mardi 1 mars 2016

Caravage, encore

 Les visiteurs de l’église Saint-Louis des Français entrent dans l’église par la petite porte de droite (cette manie des religieux de ne jamais ouvrir en grand les portes de ses églises n’est ni plus ni moins qu’un symptôme de son grand complexe culpabilisateur) et se précipitent, pour la plupart, à l’opposé, du côté gauche, près de l’autel. C’est là en effet que se trouve la Chapelle Contarelli et son fameux Triptyque de Saint Matthieu.


   Quelques mots sur le peintre. Michelangelo Merisi, plus connu sous le nom de Caravage (la ville d’origine de ses parents, près de Bergame), est né en 1571 dans une famille que nous caractériserions aujourd’hui comme étant de la classe moyenne. Jeune, ses dons pour le dessin et la peinture paraissaient si prodigieux qu’on l’envoya à Rome étudier auprès de Giuseppe Cesari, plus connu sous le nom de Cavalier d’Arpin. Il fut pris sous sa protection par le Cardinal del Monte, ami de Vincenzo Giustiniani, lequel fut le premier grand collectionneur et l’un des principaux commanditaires de notre peintre. Ce dernier habita ainsi pendant cinq ans le Palazzo Madama, actuel siège du Sénat de la République. Le Cardinal del Monte avait organisé autour de lui une « Académie », c’est-à-dire en fait un salon artistique et intellectuel.

   C'est pour rendre hommage à son saint Patron que Matthieu Cointrel (nom italianisé en Matteo Contarelli) veut passer commande d'un triptyque pour la chapelle de sa famille.Mais Contarelli est malade. Il est soigné par un parent du Pape Grégoire XIII, qui appartient à la famille Boncompagni, qu'il connaît bien puisqu'il y a été précepteur. Mais il meurt avant la réalisation des peintures, en 1585 ; et c'est Virgilio Crescenzi qui lui succède.Crescenzi appelle le Cavalier d'Arpin, qui n'a pas le temps de réaliser le travail. Il commence néanmoins par le plafond, puis décide de confier la décoration à la Fabbrica di san Pietro, , entre 1594 et 1597. En 1599, un contrat est passé pour les illustrations pariétales. Finalement, on recourt à Caravage, qui réalise trois peintures.

 

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   De gauche à droite, on a d'abord la vocation de Saint Matthieu. Matthieu est appelé par Dieu : Luc et Marc en font état dans leurs Evangiles. On est dans un espace clos. Le Christ et Pierre sont présents dans le bureau de péage. L'iconographie se trouve ainsi bousculée, de même que Caravage a paganisé les personnages : on est presque dans une scène de taverne. Surtout, c'est le traitement de la lumière qui est particulier. Le Concile de Trente, décidé par Paul III Farnèse, avait donné les codes – y compris esthétiques – de la Contre-Réforme ; Caravage s’en était tout à la fois inspiré et détaché. Le geste de la main du Christ rappelle Michel-Ange (fresque du plafond de la Sixtine), il évoque une conversion et une rédemption. 

    Au centre, c'est le passage de l'ange, peint en 1602. Ce n'est pas la première oeuvre réalisée à cet emplacement. Elle vient se substituer à celle qui s’y trouvait tout d'abord, un Matthieu assis avec l'ange à ses côtés. L'ange comptait sur ses doigts. Cette toile, ci-dessous, a brûlé à Berlin car les nazis l'avaient emportée lorsque le débarquement allié devenait imminent.

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   La troisième toile, sur la droite, figure le martyre de Saint Matthieu. Elle s'inspire de la Légende dorée, dans laquelle Jacques de Voragine nous raconte (à sa manière) l'histoire de l'Evangéliste. Attardons-nous y un instant.

     Le nom de Matthieu pourrait signifier « Magnus Theos », Dieu est grand ; mais il peut se référer aussi à la « main de Dieu », celle dont le Divin se sert pour écrire son Evangile.

    Or, Matthieu prêchait en Ethiopie, dans une ville nommée Nabader, où se trouvaient deux mages, Zaroïs et Arphaxus, qui ensorcelaient les hommes en les paralysant et, pour cela, se faisaient craindre et adorer. Les Apôtres, depuis la descente du Saint Esprit sur la terre, parlaient toutes les langues. Il pouvait donc s'adresser aux mages. Il s'approcha d'eux qui avaient des dragons à leurs pieds. Matthieu fit le signe de la croix et les dragons s'endormirent. Il mit alors au défi les mages de les éveiller, sans qu'ils y parvinssent. Alors Matthieu adressa au peuple un grand discours sur le Paradis terrestre, dont l'homme a été chassé, mais que le Christ appelle désormais au paradis du ciel.

   A ce moment-là, on annonça la mort du fils du Roi. Les magiciens ne purent le ramener à la vie, mais Matthieu, par sa prière, le ressuscita. On se précipita de toutes parts pour voir Matthieu et le gratifier par des offrandes. Matthieu fit donc construire une église, et il convertit en 33 ans la totalité de l'Egypte. La fille du roi, Iphigénie, fut consacrée à Dieu et mise à la tête de plus de Deux cents vierges. Hirtacus succéda au roi et s'éprit d'Iphigénie et promit à Matthieu la moitié de son royaume s'il parvenait à obtenir le consentement d'Iphigénie. A la messe, Matthieu prêcha donc en présence d'Hirtacus les gloires et les vertus du mariage légitime, mais c'était seulement pour dire qu'Iphigénie étant désormais l'épouse du Roi éternel, il n'était pas question de lui faire commettre une infidélité. Le roi Hirtacus envoya donc un bourreau pour assassiner Matthieu en prière devant l'autel : ce fut le martyre du saint. Iphigénie ne céda pas pour autant, alors le roi fit entourer sa demeure par le feu, afin de la brûler ; mais une apparition de l'apôtre repoussa le feu qui consuma le palais du roi ; ce dernier réussit à s'enfuir avec son fils mais il fut attaqué par la lèpre et se tua. Le frère d'Iphigénie, baptisé par Matthieu, fut établi comme roi, régna fort longtemps et sema d'églises toute l'Ethiopie.

    C'est donc la mort de Matthieu dans l'église que retrace le troisième volet du triptyque de Caravage. Comme tous les saints martyrs, il est représenté avec un rameau de palmier. Cela fait partie de la commande, qui demandait au peintre des éléments bien précis dans son tableau qui devait être une mise en scène du drame. Aussi peut-on s'étonner que Caravage ait choisi de ne pas montrer le moment où Matthieu a été frappé par le bourreau.

   C'est en 1951 que Caravage a été « redécouvert », grâce à une exposition qui lui a été consacrée, à Milan ; jusque-là, ce que l'on croyait savoir de sa vie – en particulier par Vasari – avait complètement faussé la perception de son œuvre. Cette « résurrection » est due en particulier au critique d'art Roberto Longhi, qui fut le promoteur de l'exposition à Milan.

   Dès ce moment, on s'était mis à soupçonner que, sous la peinture visible, il y avait « autre chose ». Les examens aux rayons X, par infrarouge et réflectographie, ont confirmé ce soupçon et ont permis de se rendre compte que l'idée selon laquelle Caravage ne dessinait pas était fausse. Il enchaînait en fait différentes phases bien précises de préparation de la toile et s'inspirait parfois de la composition adoptée par certains de ses maîtres, notamment Bramante. Dans le triptyque de la chapelle Contarelli, par lequel on peut dire qu'il a inventé son propre style, si personnel, il a voulu respecter une échelle exacte entre les personnages. Il a aussi conféré une importance déterminante à la lumière, par l'utilisation de la technique dite de la « préparation en réserve », où la couleur sombre constitue un fond préparé à l'avance, seules les teintes claires étant ajoutées après coup. La vibration lumineuse que l'on perçoit est due à un effrangement de la teinte, qui résulte de la superposition de plusieurs couches de peinture. Pour cela, Caravage est particulièrement attentif aux modalités de séchage : la peinture à l'huile de l'époque nécessitait en effet plusieurs mois pour sécher complètement. Certains artistes additionnaient des sels de plomb à leur peinture, ou de l'oeuf, ou encore plusieurs couches de vernis (Titien), pour accélérer le processus, mais cela rendait l'huile moins transparente. Caravage a inventé presque par hasard sa technique à lui en peignant le triptyque de Saint-Louis. Cette œuvre a été comme son « roman d'apprentissage ».

    Le tableau « l'Appel » fait nettement penser au style de Giorgione. La fenêtre semble extérieure, ce qui laisse à penser que l'on se trouverait dans une cour. Les bras de Pierre et de Jésus se confondent : c'est comme s'il n'y avait pas de dessus. On peut penser aussi à un autre tableau de Caravage : « la Morte della Madonna », seule de ses œuvres à avoir été véritablement refusée car la Vierge n'y était pas représentée de manière conventionnelle et ne possédait aucun attribut mystique. 

   Marco Cardinali, le conférencier et prochain auteur d'un livre sur le triptyque, a relevé que les lignes de fuite du volet mènent à un horizon qui se trouve au niveau de la main de Jésus. Une même perspective existe dans le tableau de Caravage « la Décollation de Jean-Baptiste » (à Malte), mais dans ce dernier, sur la gauche, est représentée une voûte en plein cintre… qui fut peut-être envisagée aussi pour « l'Appel ». Il est en tout cas inexact d'affirmer qu'il n'y a pas de géométrie chez Caravage. Tout, chez lui, n'est pas nature ; il se situe vraiment dans le passage entre le XVIème et le XVIIème siècles. Il sait utiliser le nombre d'or et s'il ne fait pas ressortir la perspective en tant que telle, c'est parce qu'il la fond dans la composition et c'est alors la lumière qui en tient lieu.

    Le plus curieux sans doute, dans ce tableau, ce sont les incisions au compas qu'un examen attentif révèle. Apparemment, Caravage portait souvent sur lui un tel instrument – c'est ce que révèle un procès-verbal de police établi lors d'une de ses arrestations pour tapage et querelle sur la voie publique.

   Le premier tableau de l'ange, déjà évoqué, étant plus petit, n'était probablement pas destiné à un autel. C'était plutôt une « carte de visite » du peintre. Quant à la « Madone des Palefreniers », le Cardinal Scipion Borghese l'avait fait retirer de Saint-Pierre sous un prétexte quelconque… en vue de se l’approprier. Elle n’avait donc pas été refusée non plus.

   A propos du tableau de Saint Matthieu et l'ange, dans le triptyque, il y a eu beaucoup de discussions portant sur la jambe de l'ange, son orientation et sa position. Cas singulier : la préparation du tableau est de couleur verte. Caravage a ainsi choisi de reprendre à son compte les teintes de son maître Cavalier d’Arpin. Pour lui rendre hommage ?

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