dimanche 14 février 2016

Noblesse romaine

  Rome est, paraît-il, une ville où abondent les faux nobles. Parmi les autres, les vrais, il faut encore distinguer entre l’aristocratie royale (mais n’oublions pas que la monarchie, à Rome, est d’installation récente, même si ses racines remontent loin) et la noblesse « noire », celle des charges pontificales, restée (en principe) fidèle aux Papes, et pour qui - comme nous le dira le Marquis qui nous fait aujourd’hui visiter sa demeure familiale - l’unité italienne et la sécularisation (toute relative, dirais-je à titre personnel) a été « une catastrophe ». Il en frémit encore. 

   Nous sommes chez les Patrizi Nero Montoro, qui portent fascé d’argent et de noir et dont la devise est sola fides. 

 

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   Leur Palais donne sur la place Saint-Louis des Français, de l’autre côté du Palazzo Madama, siège du Sénat de la République. La famille, qui vient de Sienne, avait lors de son installation à Rome acheté un palais du côté de la piazza Mattei (cette place charmante, aux confins du ghetto, où est installée la Fontaine des Tortues). Au XVIIIème siècle, ils ont acheté à Olympia Aldobrandini  (les armes des Aldobrandini figurent encore en plusieurs endroits du bâtiment actuel) le palais actuel, dû au crayon de l’architecte Giacomo della Porta. C’est le marquis Patrizi lui-même qui assure la visite, dans un français qui devient tout à coup et sans prévenir de l’italien, un peu comme le fameux « chateaubriandais » qui serait parlé par une personne d’âge mûr.

   C’est l’occasion de rappeler que les palais romains, aux XVIIème et XVIIIème siècles, étaient peints aux couleurs de l’air, blanc et bleu ; le marron et le jaune, que l’on associe plus instinctivement aux paysages urbains de Rome, sont en fait des couleurs du XIXème siècle.

  Aujourd’hui, la famille porte le triple nom de Patrizi Naro Montoro, depuis qu’à la fin du XVIIIème siècle les trois descendances se sont unies pour éviter l’extinction de leur nom ; et, à cette occasion, on a utilisé le système dit de l’ arrogation, une forme d’adoption dérivée du droit romain, qui permettait en l’occurrence au mari de prendre le nom et les titres de sa femme.

  L’entrée de l’immeuble est un peu celle de beaucoup de palais romains transformés en résidences de luxe ; d’ailleurs, le premier étage est loué.

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Mais nous voici dans le vestibule qui donne accès à l’appartement de la famille. Nous y découvrons cette étrange statue de la louve romaine flanquée d’un seul de ses deux petits. Où est l’autre ? L’enfant qui tette n’est peut-être qu’une « pièce détachée », mise en place après coup, et le jumeau, au passage aurait été oublié. Ou bien c’est une allusion à la louve de Sienne : on se souvient en effet que la ville d’origine des Patrizi fut, selon la légende, fondée par Remus et ses deux fils, après qu’ils eurent été chassés de Rome par Romulus. Ce pourrait donc être Remus tettant seul la louve, explication pour le moins « capilotractée » puisqu’il s’agirait d’un Remus devenu adulte et ayant lui-même deux enfants...

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   Notre ami le Marquis...

 

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   Le premier salon est consacré à l’astronomie. Des peintures murales mettent en scène différentes activités d’observation et de mesure célestes (l’un des personnages représenterait le prétendu inventeur de la boussole, Flavio Gioia), dans un décor qui reproduit des monuments romains bien connus comme le Temple d’Hercule vainqueur.

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    Ces oeuvres, datées de 1715, sont dues au pinceau de Mariano Patrizi, membre de la famille qui n’exerça son talent qu’au seul bénéfice de celle-ci. 

   Une caractéristique des collections privées - celle-ci est essentiellement due à Constanzo Patrizi, qui fut le Trésorier du Pape - est que, souvent, les portraits de membres de la famille se mêlent à des peintures à sujets plus « généraux ». C’est le cas ici. Voici la mère de notre marquis, une Frescobaldi, portant un vase d’où sortent des épis, devant un élégant paysage campagnard du nord de l’Italie. Manière, sans doute, de rappeler le caractère fondateur de la terre pour la famille.

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   Et, dans une toile manifestement « dix-neuviémiste », c’est la grand-mère de notre cher marquis qui est portraiturée, avec son jeune fils, avant qu’il ne devienne le père du maître des lieux.

  L’un des ancêtres de la famille, Giovanni Patrizi, avait été enfermé au Château d’If, car il avait refusé Napoléon. Pour sa fidélité, le Pape le nomma sénateur de Rome.

  Mais la famille Patrizi n’eut jamais de Pape, ce qui n’alla sans doute pas sans regrets autrefois et peut-être aujourd’hui encore (une facétieuse dans le groupe les a qualifiés pour cela de « Poulidor de la noblesse romaine »). Car le marquis ne s’est pas fait faute d’insister sur le fait que sa famille avait « tout perdu » lors de la proclamation de l’unité italienne. Certes, comme on peut le voir en visitant aujourd’hui son palais, ce « tout » n’est pas une vraie totalité. Mais on a pu sentir dans les propos du marquis une pointe d’amertume. Que ce type de sentiment puisse perdurer est en soi parfaitement exotique. Voici en tout cas le drapeau papal que les Patrizi se sont vu confier, et qu’ils devront restituer sur simple demande du Souverain Pontife. Il orne la dernière pièce de l’appartement que nous visitons, à la fois bibliothèque, pièce d’archives et cabinet de curiosités, toute boisée et de style gothique - pour compenser un peu, semble-t-il, l’absence presque totale de ce style parmi les bâtiments romains - , un lieu voué à l’étude et à la méditation, mais sombre et surtout comme fossilisé. Certains lieux voués au savoir ou à la mémoire sont animés par la flamme de la vie ; on sent que quelque chose continue de s’y dérouler dont l’atmosphère confinée n’est qu’un élément propitiatoire. Ici, au contraire, c’est la notion d’un parcours malencontreusement interrompu qui nous vient à l’esprit.

   Aucune monographie n’a été publiée sur les oeuvres de la collection Patrizi et le marquis semblait le regretter et attendre que quelque historien de l’art ou spécialiste s’attaque un jour à la question. On trouve néanmoins une histoire de la famille

 

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et un curieux ouvrage dans lequel un historien australien a cherché à faire revivre dans tous ses détails la Villa Patrizi, cédée à l’Etat italien par la famille qui ne pouvait plus l’entretenir, démolie et sur l’emplacement de laquelle s’élève aujourd’hui le ministère des infrastructures publiques.

  Changement de registre en sortant de cette visite : c’est l’époque du Carnaval et Rome a le sien (rappelons-nous l’ouverture de Berlioz !), même s’il est actuellement plutôt anecdotique. Nous avons tout de même goûté ce défilé équestre en costumes piazza Navona, avant de déjeuner à « l’Aquaviva », ce restaurant tenu par une congrégation religieuse, non loin du Palais du Sénat.

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