dimanche 11 mai 2014

Villa Borghese




       Elle n'est pas tout à fait ainsi. L'a-t-elle jamais été d'ailleurs ? Elle semble, sur la gravure, se dresser en haut d'une colline. L'impression d'aujourd'hui est plutôt celle d'une villa dans un parc, entourée de grands et beaux arbres. Bien sûr, les élégants et riches promeneurs sont aujourd'hui remplacés par des touristes : sacs à dos et pique-niques sont désormais les marqueurs de tout endroit digne d'intérêt.

     Ce qui m'a toujours frappé, dans l'architecture de cette villa patricienne, c'est que, vue de près ou à mi-distance, la façade "parle" peu. Ce n'est pas un délire ornemental. Ne dirait-on pas que l'architecte a voulu indiquer que l'important était ce qu'il y a "derrière", ce qui est destiné à demeurer caché, sauf à quelques "happy few" ? Etrange est surtout la position de ses deux tours, sobres et élégantes, à l'arrière du bâtiment ; il en résulte que cet élément déterminant dans l'architecture n'est en fait visible que d'assez loin, ou de l'arrière. C'est un mystère pour moi de savoir ce qu'avait en tête l'architecte qui a conçu un tel bâtiment.




   En tant que musée, la Villa Borghese est en tout cas un lieu exceptionnel. Précisément parce qu'elle n'a pas été conçue dans cette intention. Aujourd'hui, les architectes conçoivent les musées pour "donner de l'espace" aux oeuvres, permettre l'accueil d'un grand nombre de visiteurs ; du coup, on n'échappe pas à un certain "effet hall de gare" qui éloigne les oeuvres du public. La Villa Borghese, au contraire, est un chez-soi grandiose, magnifié par les oeuvres qui s'y trouvent, entre lesquelles on circule librement. Parfois, lorsque par bonheur on se trouve seul pour un instant dans une salle, on peut s'imaginer Prince de l'Eglise, mécène et amateur d'art, moins préoccupé sans doute des questions théologiques que des intrigues de cour et surtout des plaisirs terrestres parmi lesquels celui de la beauté créée par l'homme.

   Tel était le Cardinal Scipion Borghese. A son impressionnant curriculum vitae, il n'eut pas la chance d'ajouter le titre de Pape. Du Pontife, il dut se contenter d'être le neveu. Mais ce qui fut une malchance pour lui est probablement une excellente chose pour nous : il fut en effet le mécène du Bernin, qui réalisa pour lui une série de chefs-d'oeuvre, culminant avec "Apollon et Daphné". Eros, furieux contre Apollon qui avait eu la mauvaise idée de se moquer de lui, lui décoche une flèche d'or qui le rend amoureux de Daphné. Mais, perversement, il en profite pour viser et atteindre aussi Daphné, avec une autre flèche - de plomb, cette fois. Et Daphné, elle, ne peut plus tomber amoureuse de lui, ni de quiconque. Métaphore de la femme fuyante, insaisissable, qui connaîtra une immense postérité littéraire. Afin d'échapper à ce désir dont elle ne veut pas, Daphné demande à son père Pénée de la changer en arbre. Et la voici laurier. Voulant transcender son dépit, Apollon décide donc que ce sera "son" arbre. Il en est ainsi depuis lors.

   Cet épisode mythologique a inspiré au Bernin un incomparable chef-d'oeuvre. Le marbre s'y allège à l'extrême, saisissant le mouvement de fuite à l'instant le plus significatif et se faisant - à l'encontre de sa densité et de sa compacité naturelles - aérien, éthéré, pour figurer la légèreté des feuilles du laurier. La prouesse technique, ici, est tout entière au service de l'émotion. On ne s'en lasse pas et revient chaque fois avec le même plaisir à la Galerie Borghese, ne serait-ce que pour tourner autour d' "Apollon et Daphné" - le point de vue de la photographie est forcément réducteur, il y a nécessité d'un regard "holographique" ; on l'obtient simplement en marchant autour de la statue, les yeux fixés sur elle.




   Quelques mots complémentaires sur notre Cardinal. On lui doit après tout notre émerveillement d'aujourd'hui, bien qu'il n'ait sans doute pas pensé aux générations futures mais plutôt à son propre plaisir de posséder pour jouir. Ne nous y trompons pas : avec son physique plutôt dodu et ses bajoues de bon vivant, Scipion Borghese n'était nullement un type à la coule. Il lui arrivait d'enfermer "ses" artistes pour les obliger à travailler. Mais après tout, me dira-t-on, les égéries font-elles autre chose ? Elles tiennent les créateurs par la séduction, le sexe, les bons petits plats ou simplement l'organisation d'un environnement débarrassé des contraintes matérielles qui entravent l'élan créateur. La Fornarina, Scipion Borghese et Gala Eluard, même combat.

                                                     


1 commentaire:

  1. Merci Robert pour ces visites romaines qui me permettent de me replonger dans l'ambiance d'une ville que j'adore et en même temps d'apprendre .

    RépondreSupprimer