samedi 17 mai 2014

Le Couvent de la Trinité des Monts




   La Colline du Pincio n'est pas l'une des sept collines de Rome. Mais on y jouit d'une vue exceptionnelle sur la Ville. Un de ces points de vue dont on ne se lasse pas. Un peu comme lorsqu'on parcourt la Grande Corniche et que l'impression est celle d'un déplacement aérien au-dessus des cités azuréennes, de Nice à Menton. J'en ai déjà un peu parlé, j'y reviendrai. Cette colline est presque une "colonie française" au coeur de la Ville éternelle, puisqu'on y trouve la Villa Médicis, le Lycée Chateaubriand ainsi que le Couvent et l'église de la Trinité-des-Monts. Chacun a toutefois son histoire.

   Comme beaucoup de couvents dans Rome, c'est un lieu de calme et de paix, qui laisse à sa porte l'atmosphère bruyante et survoltée de la ville. Propice à la méditation, à l'attention à soi-même et aux grandes questions qui peuvent agiter l'esprit. J'ai toujours pensé qu'être environné de beauté tranquille disposait à la méditation et à la création. Je l'ai toujours pensé et en même temps je sais bien aussi qu'on peut être très créatif aussi assis à son bureau posé contre un mur.


    Connaissez-vous Pharamond, premier Roi de France ? Le voici, dans ce médaillon, sous l'une des voûtes de la galerie du Couvent. Non, vraiment, vous ne le connaissiez pas ? Eh bien, laissez-moi vous dire que vous aviez parfaitement raison de l'ignorer : ce roi de France qui aurait précédé les Mérovingiens n'a probablement jamais existé. Mais on a longtemps cru à son historicité. Le voici aujourd'hui relégué dans l'immense champ fantasmatique de l'Histoire.



    Le Couvent de la Trinité-des-Monts est un couvent de religieux français appartenant à l'ordre des Minimes, qui fut fondé par saint François de Paule. Ce dernier était un ermite sicilien et un thaumaturge. On peut l'admirer, sur la photo ci-dessous, guérissant... Comme faiseur de miracles, François de Paule était un vrai professionnel et, pour le dire carrément, un stakhanoviste. Les minuscules miracles attribués à Jean-Paul II et à Jean XXIII pour justifier leur canonisation, c'est vraiment du bricolage à côté des siens. Nos Papes récents jouent vraiment petit bras. Tenez, par exemple, François de Paule veut passer le Détroit de Messine avec ses compagnons, mais le batelier veut à toute force se faire payer ses services. Qu'à cela ne tienne : François de Paule jette son manteau sur les eaux, monte dessus et passe à pied sec. Nul doute que dans la querelle parisienne entre taxis et VTC, il eût fait merveille : on aurait pu, grâce à lui, se passer des uns aussi bien que des autres. Imaginez-vous arrivant en avion, sortant de l'aéroport et glissant sur votre vêtement étendu, au-dessus de l'autoroute, jusqu'à Châtelet...

  Tout autour de la galerie du Couvent, des fresques retracent ses miracles : ici, il guérit un malade atteint d'éléphantiasis... A la fin de sa vie, Louis XI était devenu très superstitieux. Il avait entendu parler des miracles de François de Paule. Il a donc voulu qu'il le rejoigne à la Cour. L'ermite n'avait aucune envie de voyager jusqu'en France et, pour le décider, le Roi dut donc obtenir du Pape qu'il menaçât le saint homme d'une excommunication en bonne et due forme... Il resta plus de vingt ans à la Cour de France et c'est à la suite de ce séjour que Charles VIII puis Louis XII, successeurs de Louis XI firent construire le Couvent français des Minimes à Rome, à la Trinité-des-Monts. Les Minimes espagnols, eux, installés au bas de la Colline du Pincio, dans un lieu beaucoup moins plaisant, tentèrent à plusieurs reprises de pratiquer l' "entrisme" au Couvent français. Pour cela, ils usèrent de ruses, de fausses dénonciations auprès du Saint-Siège... Rien n'y fit, le Couvent demeura affilié à la Fleur de lys (ce qui lui valut d'être pillé sans merci par les révolutionnaires) puis au drapeau tricolore.




   Bien sûr, comme souvent à Rome, le Couvent abrite des merveilles cachées : au premier étage, dans une coursive, cette magnifique anamorphose représentant François de Paule (petit clin d'oeil au passage : l'exemple toujours cité de l'anamorphose en peinture est le fameux tableau "les Ambassadeurs" de Holbein) peinte par le Père Maignan, un pensionnaire du Couvent.



   Comme les Minimes sont un ordre religieux dont l'orientation scientifique est très marquée, on y trouve également un "astrolabe". Terme que j'ai trouvé assez curieux, pour désigner ce qui est en fait un gnomon intérieur, un cadran solaire "construit" et qui occupe un couloir d'accès aux pièces intérieures. L'une des fenêtres est pourvue d'une ouverture qui laisse passer le soleil et le rayon lumineux est renvoyé vers la voûte par un miroir scellé à plat sur la rambarde. On peut ainsi connaître, en fonction de la saison, l'heure dans différents lieux du monde, y compris, pour être précise, dans le village de Paola où naquit le saint patron de l'Ordre des Minimes.


   Le réfectoire, entièrement peint à fresque, a été récemment restauré. Magnifiques trompe-l'oeil représentant les Noces de Cana. Et ce n'est pas parce que les Minimes ont toujours été des ascètes végétariens que le Christ et ses disciples, eux, ne mangeaient pas de viande. En revanche, la dialectique maître/serviteur n'est pas oubliée dans la représentation : beaucoup d'images, sur les côtés, figurent les domestiques en train de bâfrer et de rire. C'est leur revanche de s'amuser bien plus librement que leurs maîtres. Déjà, les Minimes, décidément un ordre religieux plutôt original et malgré cela - ou à cause de cela - assez peu connu, faisaient montre avant l'heure d'un sens appuyé de la mixité sociale.



      Rome, bien sûr, est dans Rome et c'est le lieu où nous sommes. En sortant, difficile de résister à une balade dans les rues, sur les places. On passe par la via dei Condotti et ses boutiques de luxe - mais ce sont les mêmes que partout ailleurs. Rome, c'est ce qui n'est que dans Rome et nulle part ailleurs. Cette architecture si particulière. Cette manière, en maints endroits, de presque tomber en décrépitude et de paraître se moquer simultanément des ravages du temps et des possibles moqueries. Entourée de touristes et de vendeurs asiatiques à la sauvette, la Fontaine des Quatre Fleuves de la Piazza Navona n'en reste pas moins un sublime monument, toujours à revoir et à admirer.



   On dit que ce personnage, qui figure le Rio de la Plata, étend la main car il a peur que la façade de l'église de Sainte-Agnès in Agone ne s'écroule sur lui. Légende, évidemment : la fontaine, oeuvre du Bernin, a été bâtie avant l'église, qui fut achevée par son ennemi intime Borromini après le désistement puis le décès de l'architecte initial Girolamo Rainaldi. La légende est donc simplement l'écho de la rivalité entre ces deux génies... Elle est sans doute partie d'un élément factuel : lorsque Borromini a repris le chantier de l'église, il a voulu l'agrandir et a mal calculé, dans un premier temps, ce que nous appellerions les "descentes de charges" de la voûte. Celle-ci s'est donc écroulée pendant le chantier, avant d'être rebâtie sur la base de paramètres mieux ajustés.








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