Une affaire de famille, ce Tireur d'épine. De la famille de Mireille, s'entend. Louis Descamps, mon beau-père, en avait constamment une reproduction en bronze sur un meuble ; ses enfants étaient familiers de cette statue et la connaissaient pour une statue romaine exposée au Musée du Capitole. Au moment de la succession et du partage, la statue est revenue par tirage au sort à Hauviette qui l'avait installée dans son salon au Kremlin-Bicêtre. Mais un jour, on la lui a volée. La famille s'est donc cotisée pour lui en offrir une autre lors de son 50ème anniversaire : Hauviette, et la famille à travers elle, est donc à nouveau en possession de son tireur d'épine...
Et Mireille, de son côté, chinant ici et là, en a déniché elle aussi, des tireurs d'épine : dans notre entrée, il n'y en a pas moins de trois, petits mais de taille différentes, en bronze. C'est un clin d'oeil amusant à l'esprit de famille.
Le spinario (puisque tel est son nom en italien), il en existe un exemplaire, en marbre, non loin d'ici, à la Galleria Borghese. Et l'on dit souvent que l' "original" est détenu par les Musées du Capitole. Original ? Pas vraiment, car le Tireur d'épine est en fait un modèle indéfiniment copié, sans cesse reproduit avec de petites variantes et une plus ou moins grande maîtrise technique.
Les musées du Capitole proposaient une exposition temporaire dédiée au Spinario. Elle allait se terminer, nous ne pouvions donc pas, références familiales obligent, la manquer. Déception : interdiction de faire des photos (nous avons tout de même pu en "sauver" une), pas non plus de catalogue ou brochure que l'on puisse acheter à la sortie. En compensation, j'ai donc essayé de me documenter.
Il représente, ce tireur d'épine, un jeune homme nu (les variantes cul-bénit, nous en possédons une, lui placent une feuille de vigne plutôt incongrue sur le sexe), assis sur un rocher, en train de s'ôter une épine du pied. Mais qui peut-il être, ce jeune homme ? Et que peut nous révéler de ses origines le style de la statue ?
Ce Tireur d'épine, connu à la fin du Moyen Age, et qui a manifestement influencé la sculpture de la première Renaissance, pourrait s'inspirer de l'image de Podalire (Podaleiros, fils de Asklepios), médecin et guérisseur. Mais ce pourrait être aussi un ex voto athlétique ou encore une scène de genre.
Voici Podalire, personnage de la Guerre de Troie, le seul capable, dit la légende, de guérir la blessure de Philoctète, représenté sur un vase du Louvre.
Mais ce pourrait être aussi Asciano (Ascagne), fils d'Enée et de Créuse, elle-même fille de Priam, le roi de Troie (lequel eut, je le rappelle, cinquante fils et quatorze filles : un exemple sans doute pour mon beau-père). Chez les Romains, Ascagne est quelquefois appelé "Iulius", diminutif de Jupiter, ce qui permet à la famille de Jules César de prétendre descendre de lui... d'où peut-être aussi le succès de cette figure dans l'iconographie.
Quant au style, il est ambigu. La tête elle-même semble ressortir du style sévère, celui des débuts de l'art classique grec. Mais le corps, à cause du réalisme de sa forme, tout comme l'aspect anecdotique de la scène représentée, font penser à une création de l'époque hellénistique, plus tardive. De plus, la tête étant inclinée, les cheveux devraient tomber ; s'ils demeurent raides, c'est sans doute que la tête se trouvait, à l'origine, sur un corps dressé à la verticale...
Du tireur d'épine, on a donc affirmé que c'était une "oeuvre éclectique", manière comme une autre d'avouer qu'on n'est sûr de rien. Il existe en outre des variantes du tireur d'épine, comme la statue en marbre Castellani du British Museum
ou la terre cuite de Priene (ville grecque d'Asie mineure)
ou encore le bronze du Louvre, qui semble représentatif d'une intention satirique
comme peut-être, du reste, ces représentations de Pan ôtant une épine à un satyre de la forêt, dont l'origine est sans doute à rechercher dans un passage des Idylles de Théocrite et qui ont, plus tard, à l'époque romaine, fait l'objet d'une inversion : c'est alors le satyre qui retire l'épine plantée dans le pied du dieu Pan (l'oeuvre représentée ci-dessous se trouve au Musée du Louvre, elle provient de la Collection Borghese).
Le Moyen Age a gardé mémoire de la figure du Tireur d'épine, qu'il a réinterprétée à sa manière. Et c'est ainsi que l'on peut admirer dans la cathédrale de Sens ce chapiteau.
Quant à Brunelleschi, dans "le Sacrifice d'Isaac" (projet pour la seconde porte du Baptistère de Florence), il nous met en présence d'un berger tireur d'épine, en bas et à gauche de sa composition.
Le thème du tireur d'épine a parfois fait l'objet de transpositions où le personnage de la scène devient une femme. Ce peut être Diane, comme sur cette gravure.
Ce peut être Vénus aussi, on en a plusieurs illustrations dont ce tableau de Rubens.
Ou cette statuette en bronze qui fait partie de l'exposition du Musée du Capitole.
Ou encore celle-ci, dont le thème est identique mais l'allure fort différente.
Voici donc notre jeune garçon devenu la plus belle des femmes, la déesse de la beauté et de l'amour. Est-ce l'effet d'un glissement de genre ? Ou la rencontre de deux récits mythologiques ? La rose est en effet liée à Vénus et à l'amour ; c'est pourquoi, aujourd'hui encore, on offre des roses à celui ou celle qu'on aime d'amour, mais on ne doit pas en principe le faire à un ami, sous peine de créer l'équivoque. Or, les roses ont des épines, à la fois métaphoriques et bien réelles.
A suivre et à compléter, peut-être, si au fil du temps je parviens à rassembler d'autres éléments...












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RépondreSupprimerMerci Robert pour cette recherche sur le "Tireur d'épine" qui dans mon enfance était le seul bronze que je connaissais, sans doute ma famille italienne y était-elle pour quelque chose à moins que ce ne soit mon père, visiteur infatigable des musées romains, qui me l'ait fait remarqué et aimé…
RépondreSupprimerJe suis une fan de tes découvertes romaines que tu approfondis ensuite.
Grazie mille.
Françoise chiamata Francesca a Roma.
Merci Robert de nous parler du "Tireur d'épine" qui dans mon enfance était le seul bronze que je connaissais, sans doute parce que mon père, infatigable visiteur de Rome, me l'avait montré.
RépondreSupprimerJe me régale des visites romaines que tu nous distilles !
Grazie mille di Françoise chiamata Francesca a Roma