vendredi 2 novembre 2018
Gorizia
Où sommes-nous ? Au Pays des clochers à bulbe. En Autriche, bien sûr. Ou dans un lieu ayant appartenu à l'Empire austro-hongrois. La seconde proposition est vraie, mais c'est bel et bien en Italie que nous nous trouvons. Pas n'importe quelle Italie, toutefois. Une Italie qui a bien failli ne pas être italienne, qui ne l'était pas en tout cas au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, et il a fallu un certain nombre de vicissitudes pour que le statut de ce territoire qui, autour de Trieste, incluait notamment Gorizia (la photo représente l'église Saint Ignace de Loyola, emblémati que de cette ville).
Aujourd'hui, la frontière slovène - dessinée de manière d'ailleurs assez arbitraire, à la règle sur la carte - passe à quelques centaines de mètres de là. De l'autre côté, les Slovènes, déjà à l'époque de Tito, ont bâti ce qu'ils appellent la "Nova Gorizia". La frontière, aujourd'hui, a perdu sa signification puisque les deux Etats sont dans l'espace Schengen. On conserve comme une sorte de relique des temps révolus le poste frontière de Cassa Rossa, dont la forme évoque une station-service hpertrophiée. Les installations sont aujourd'hui désertes. Seuls les bureaux des douanes sont encore en fonctionnement, dans un bâtiment voisin, pour le transit des marchandises. Mais les humains, eux, peuvent aller et venir librement et personne ne me fera jamais croire que ça n'a pas été un immense progrès. Pendant les années communistes, m'a-t-on raconté, les habitants d'une bande de10 km autour de la frontière disposaient de laissez-passer spéciaux leur permettant de passer la frontière cinq fois par mois. A chaque passage, on tamponnait la feuille. Bureaucratie "légère", somme toute, qui permettait les visites à la famille et les petits trafics : acheter l'essence où elle est moins chère, se procurer dans un Pays les produits et objets que l'autre n'offrait pas... Mais quelle absurdité tout de même de songer qu'on avait coupé en deux, arbitrairement, une même communauté, un même pays (puisque, on l'a dit, le tracé de la frontière ne correspond à aucun accident géographique)... Oui, une séparation peut et doit exister, mais seulement dans les esprits et les intelligences.
En parlant de Gorizia, on peut évoquer une autre absurdité, particulièrement meurtrière, celle-là : la guerre. C'est avant tout de la "Grande" qu'il s'agit, même si la Seconde a aussi laissé ici quelques traces. Le Mont San Michele, au-dessus de la ville, vue panoramique sur l'Isonzo a été le théâtre d'affrontements particulièrement meurtriers. Il n'est pourtant haut que d'à peine plus de 200 mètres. Mais, pour le reprendre aux austro-hongrois, l'Armée italienne dut s'y reprendre à six fois, et ce n'est qu'au terme de la sixième bataille de l'Isonzo qu'elle parvint enfin à le prendre à l'ennemi. C'est ici également que se déroula la première attaque aux gaz dans ce secteur, en 1916 (début de ce que l'on a appelé la "guerre terroriste"), au moyen d'un mélange de chlore et de phosgène (ce n'était donc pas l'ypérite, employé par ailleurs). Après la reprise du Fort par les Italiens, le réseau de galeries fut développé et des emplacement aménagés pour recevoir les fameux canons de149/35 qui étaient le "point fort" de l'artillerie lourde italienne à l'époque, malgré une conception déjà obsolète (ils ne pouvaient pas être rechargés par la culasse).
Et en fait, ces canons ne furent jamais installés à leurs emplacements. C'est qu'entre-temps, le front de bataille et les priorités s'étaient déplaces, puis la guerre s'acheva. Reste le souvenir de ces milliers de morts sur cette colline... Dirait-on encore aujourd'hui qu'ils sont morts pour quelque chose ? Il faut en tout cas se souvenir d'eux, de ce qu'ils ont vécu et le nouveau Musée du Mont San Michele y est propice, non tant par ses collections d'objets, très limitées, mais par un spectacle en réalité virtuelle qui nous projette dans la situation d'un combattant - le bruit étant toutefois atténué.
Pour se changer un peu les idées après l'évocation de ces combats féroces, il est bon de visiter le château de Gorizia. Forteresse, certes, entourée de remparts, mais admirable d'architecture.
Et dont les salles offrent une très belle collection d'instruments de musique anciens, authentiques ou sous forme de reproduction. Et l'on se plaît à penser en les contemplant que si l'Histoire nous interdit d'ignorer les combats et les batailles, les massacres et le sang versé, elle nous rappelle aussi que partout et en tout temps des hommes et des femmes eurent le souci de porter, de transmettre et de communier dans tout ce qui, créé par l'homme, peut susciter son émotion.
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