mercredi 9 mai 2018

Chartreuse de Trisulti

   Le saviez-vous ? Il existe un Lourdes voisin de Rome. Plus exactement dans la Ciociaria, cette région mal délimitée (elle n'a ni consistance historique ni définition administrative, c'est seulement une appellation traditionnelle pour ce qui correspond, sommairement, à la province de Frosinone). Mais on pourrait dire aussi bien, et même mieux, que Lourdes est la Trisulti de France... c'est ainsi que présente les choses notre hôte, Benjamin Harnwell, fort de son humour anglais et de son puissant accent d'outre-Channel lorsqu'il s'exprime dans la langue de Dante. Je reviendrai plus bas sur le personnage et ce qu'il représente.

    Je parlais de Lourdes, car, ici aussi, la Vierge est apparue dans une grotte. Pas à une jeune fille mais à un ermite. Car cette région, très montagneuse, couverte de forêts, était propice à l'isolement. Aujourd'hui encore, les villages sont dispersés, on peut parcourir plusieurs kilomètres sans voir une seule maison. On est aussi dans une zone de confins : Latium d'un côté (et c'étaient autrefois les Etats du Pape), Abruzzes sur l'autre versant (et là, c'était le Royaume des Deux-Siciles). Les brigands du coin se rangeaient, paraît-il, tantôt de l'un tantôt de l'autre côté. Du côté "montagne" du monastère avait du coup été édifié un bâtiment destiné à héberger des soldats pour assurer la défense du lieu.

   La grotte de l'ermitage est située en contrebas de la Chartreuse, on y accède par un sentier bien pentu en une quinzaine de minutes de marche. On y a bâti le sanctuaire de la Madonna delle Cese (littéralement : Madone du bois défriché). C'est là que l'ermite aurait eu la vision de la Vierge. On a peu de détails sur le sujet, mais la légende rapporte qu'Innocent III, alors qu'il s'appelait encore Lothaire, descendit un jour de sa maison jusque dans cette grotte, et là un saint ermite en extase lui raconta la vision qu'il avait eue de la Vierge. En réalité, le monastère doit beaucoup au fait qu'Innocent III était né à Gavignano (non loin de Frosinone) aimait beaucoup Trisulti. Aujourd'hui, on peut contempler dans l'espace du sanctuaire un ancien ermitage coincé contre la roche, une source d'eau "de la Vierge" et le lieu où l'apparition est supposée s'être produite. Toutes les années un pèlerinage vient rappeler cet événement.







   Comme souvent, la "démarche marketing" qui préside à l'entretien de cette légende s'appuie sur le charme bien réel et assez mystérieux de cette grande grotte à flanc de montagne, au coeur d'un bois extrêmement dense qui attire d'ailleurs les botanistes pour son extraordinaire diversité d'espèces.

    Parlons maintenant de la Chartreuse. Après tout, nous étions venus pour elle, tout ignorants que nous étions de cette affaire de Vierge et d'apparition. La voici "en situation".





  


  Spectaculaire, cette sensation d'un ensemble majestueux immergé dans une verdure dense. Mais l'intérieur réserve aussi de belles surprises. Par exemple cette pharmacie qui témoigne de la passion et de la connaissance qu'avaient les Chartreux des plantes et produits médicinaux. Ainsi que des alcools, bien sûr, autrefois et aujourd'hui encore. On peut remarquer tout de même, sur les étagères, une niche où sont rangés des flacons plus petits. Ce sont des poisons... pour quoi faire, au juste ? Et sont-ils compatibles avec l'observance chrétienne ? S'agit-il seulement d'exterminer des nuisibles ? De provoquer une réaction salutaire du corps ?

   

   Dans la pharmacie également, une parabole du pauvre et du riche, sous forme de fresque. Le pauvre dit au riche : est-ce toi ou ton frère ? Et l'autre de répondre : je suis à la fois moi et mon frère. A côté d'eux un héron tout maigre attend qu'un pélican au bec plein de poissons lui en offre quelques-uns... et cela ne se produit pas davantage que l'acte de générosité de l'homme repu en faveur du miséreux qui a faim. Illustration simpliste de l'égoïsme.



  Ainsi que l'image d'un satyre sur un socle représentant le fameux carré magique, habile jeu de lettres reproduit en une multitude de lieux et dont le sens réel demeure tout à fait obscur. En l'occurrence, il est accompagné du commentaire "Mais changer la nature est une chose trop difficile", ce qui ne contribue pas vraiment à rendre les choses plus claires.

  A l'origine de l'Abbaye, vers l'an mil, une Abbaye bénédictine fondée par le moine Dominique et dédiée à Saint Barthélémy. Viennent ensuite les Chartreux à partir d'Innocent III. Puis, c'est le tour des Cisterciens depuis 47. Aujourd'hui, le dernier religieux est encore présent et s'apprête à quitter l'Abbaye, non sans avoir procédé au "passage de consignes".

   A l'intérieur de l'église, un superbe plafond et des oeuvres dues en particulier à Filippo Balbi, peintre napolitain du XIXème siècle ayant beaucoup travaillé à Trisulti.


  Imaginerait-on de trouver de telles merveilles en un lieu si retiré, si peu connu ?

  Il y a aussi l'originalité de ces "chapelles individuelles" sur le côté de la nef, dont l'entrée est dissimulée par un panneau de bois ouvrant. Les chartreux avaient en effet l'habitude d' "autocélébrer" la messe pour eux-mêmes. Il leur fallait donc des chapelles individuelles, il y en a ici quatre en enfilade et un système de tableau articulé (dont les panneaux ouverts font largement penser aux "bulles" de WhatsApp aujourd'hui) en donnait chaque matin l'attribution, en même temps qu'il signalait les activités et obligations particulières de chaque religieux.






  Les chartreux avaient un sens aigu du passage du temps et de la brièveté de la vie sur terre. Ils avaient fait voeu de silence et ne parlaient qu'en cas de nécessité, sauf les frères convers qui, n'ayant pas encore prononcé la totalité de leurs voeux, demeuraient libres de s'exprimer par la parole. Lorsqu'ils se saluaient, ils le faisaient de la formule : Fratello, ricordati che devi morire. A quoi il était d'usage de répondre, de manière tout aussi peu engageante : Morire dobbiamo. Ils avaient d'ailleurs fait reproduire en mosaïque la phrase suivante : Memini volat irreparabile tempus.



 A cause de leur connaissance des plantes, les chartreux ont toutefois créé des liqueurs passées à la postérité : la fameuse chartreuse, bien sûr, mais aussi le sambuco. Et c'est donc sur une note anisée, avec un breuvage "fait maison" et datant d'il y a plusieurs années que nous concluons cette visite.


   Mais ce n'est pas tout. Il semble qu'en Italie la politique ne soit jamais très loin. Les biens ecclésiastiques étant la propriété de l'Etat italien (qui les "confie" aux ordres religieux, en vertu des accords de Latran), lorsque l'ordre cistercien, victime de l'extinction des vocations, a fait savoir qu'il allait se retirer de Trisulti, il a été décidé de lancer un appel d'offres pour trouver un nouveau gestionnaire. Consultation remportée par une association religieuse "Dignitatis Humanae" qui a proposé un loyer de 100 000 € annuels. L'entretien des lieux serait assuré, ainsi que leur visite par le public ; en outre, des congrès seraient organisés.

  Il ne faut pas aller chercher bien loin, cependant, pour se rendre compte que cette association - qui, paradoxalement ou peut-être en tant que "faux nez" emprunte son nom à la déclaration du Concile Vatican II sur la liberté religieuse - promeut une idéologie suprémaciste. Il s'agit en fait d'un groupuscule nettement marqué à droite, voire à l'extrême-droite et lié aux "légionnaires" de l'Opus Dei. J'ai pu assez vite m'en rendre compte en discutant avec Benjamin Harnwell, président de ladite association, qui nous a reçus - fort aimablement d'ailleurs - dans ce qui est désormais "son" domaine. Pas étonnant, dès lors, que le Maire de Collepardo, commune où se trouve Trisulti, ait protesté contre l'attribution de la concession. "La défense des valeurs de l'occident" est au coeur de l'objet social de Dignitatis Humanae et des réunions, congrès ou autres conférences que l'association a prévu d'organiser à Trisulti. Tandis que nous cheminions côte à côte, Benjamin Harnwell m'a montré fièrement une photo où il figure aux côtés de Steve Bannon, dans son bureau de la Maison-Blanche, à l'époque où il y était encore. En 2017, Steve Bannon s'était rendu au Vatican pour participer à une conférence... organisée par Dignitatis Humanae. Il y avait rencontré (bien que celui-ci l'ait nié par la suite) le cardinal américain Raymond Leo Burke, réputé pour être le chef de file des "traditionalistes radicaux" ("rad trad") à une conférence... organisée par Dignitatis Humanae. Le Cardinal Burke a entre-temps été démis de sa fonction de Cardinal Patronus de l'Ordre souverain et militaire de Malte par le Pape François. Steve Bannon avait profité de sa visite en tout cas pour qualifier Benjamin Harnwell de "smartest guy in Rome".  Cet éloge outrancier suffit-il à penser que, derrière l'arrivée de Dignitatis Humanae à l'Abbaye de Trisulti, il faut voir la main des "neocons" américains ? Et si c'est le cas, ont-ils d'autres projets pour tenter d'influencer l'Eglise dans un sens qui n'est pas celui du Pape François ?




















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