samedi 21 avril 2018

Olivetti : quand une exposition évoque ce qui a été beaucoup plus qu'une marque

   Les doigts, dépassant de mitaines blanches stylisées, dansent sur le clavier électrique. Le même geste que l'on fait tous, quotidiennement, avec plus ou moins d'élégance et d'habileté sur le clavier de notre ordinateur passait à l'époque pour innovant. Nous sommes dans les années 70 et il s'agit d'un spot pour la calculatrice "miniature" (à peine plus petite cependant et probablement aussi lourde que l'ordinateur sur lequel j'écris ces mots) Divisumma 18.

   Les moins de vingt ans peuvent ne pas connaître la marque Olivetti, typique des succès italiens de l'après-guerre. Elle avait cependant été fondée à Ivrea (au Piémont) en 1908 par Camillo Olivetti en tant que fabrique de machines à écrire. Le premier modèle, la M1, ressemblait fort à cette Underwood de la même époque, sur laquelle j'avais fait mes premières armes dactylographiques, il y a près de cinquante ans. Mais c'est Adriano, fils du fondateur, qui a développé la firme au cours des années 50 et lui a conféré le caractère d'une aventure industrielle unique.
  
    Il avait en effet compris, avant Steve Jobs, que les outils du travail de bureau devaient être beaux. Qu'ainsi, les salariés seraient plus productifs, valorisés, et qu'ils deviendraient ainsi des "prescripteurs" en faveur de la marque. Vision éminemment juste.

   Olivetti, ce fut  à la fois un projet industriel, des innovations dans l'organisation du travail (Adriano fut un "patron social" et, même si l'image de la "sténodactylo" paraît aujourd'hui datée et plutôt ringarde, on peut dire que d'une certaine manière il ne fut pas pour rien dans l'émancipation de la femme au travail ; il en avait compris en tout cas les enjeux) et la valorisation systématique du design "à l'italienne". La marque comprit très vite aussi l'importance de créer des outils adaptés à ce que l'on n'appelait pas encore le nomadisme des travailleurs, mais qui déjà se développait. Aux 20 kg ou davantage de la machine à écrire de bureau construite autour d'un bâti en fonte, Olivetti est venu opposer dès 1950 les 3,7 kg de la Lettera 22, première machine à écrire vraiment portative. Une révolution, même si aujourd'hui aucun ordinateur pesant ce poids ne pourrait se proclamer "portable". Saluons tout de même avec révérence la Lettera 22 et sa descendance immédiate la Lettera 32, sans lesquelles la littérature contemporaine (en Europe, mais aussi aux USA) serait fort différente de ce qu'elle est. Et je ne parle pas, bien sûr, des innombrables reportages qui se sont écrits sur leurs claviers. A leur suite, on ne peut pas ne pas mentionner la célébrissime Valentine (probablement plus fameuse d'ailleurs par son image que par son nom), un dérivé ludique et quelque peu "pop art" de la Lettera 32 ; un objet éminemment moderne en tout cas, et peut-être déjà post moderne, tant il a pour caractéristique de devenir immédiatement le centre d'attention de l'endroit où il se trouve. La Valentine ne cesse de surprendre, alors même que nous en connaissons la forme et la couleur depuis des décennies.





    Plus tard, il y eut les machines électriques. J'en ai utilisé (je me souviens en particulier de la Praxis 48 d'Olivetti, de ses étranges touches vertes et de son clavier détaché de la surface du bureau) avec l'impression, déjà à l'époque, d'une impasse technologique. L'objectif était de donner à la fois plus de force et de régularité à la frappe. Mais pour cela, la machine devait être dotée d'un moteur tournant en permanence et qui fournissait l'énergie de la frappe. Avantage : le ou la dactylographe économisait la force de ses doigts puisqu'il se contentait d'actionner des touches qui étaient en fait des contacteurs - mais l'habitude des machines mécaniques ne se perd pas si facilement, et on était souvent un peu dérouté en passant du manuel à l'électrique. Inconvénient : les machines électriques émettaient un bruit constant parfois assez pénible. A l'époque, IBM tenta de perfectionner l'engin grâce à sa technique de la "machine à boule" qui avait l'énorme avantage de n'avoir pas de chariot mobile et permettait de changer facilement de police de caractères... Les nouveaux progrès allaient toutefois emprunter une autre direction, celle, bien sûr, des ordinateurs.

   Et Olivetti fit preuve, là encore, d'un esprit visionnaire et d'une audace impressionnants. Car le premier ordinateur personnel au monde, c'est la firme d'Ivrea qui l'a conçu et produit. Le voici.





  Son nom ? Programma 101, puisque aussi bien et comme son nom l'indique il était programmable. L'exposition à laquelle je fais référence, qui se tient en ce moment à la Galerie d'art moderne et contemporain de Rome, nous montre la photo d'un bloc opératoire où les chirurgiens travaillent avec l'assistance d'un Programma 101 paramétré pour répondre à leurs besoins de traitement de l'information "en temps réel". Légèrement surfait, à mon avis.

   L'idée en tout cas était là, mais bientôt le célébrissime garage de Los Altos allait entrer dans une phase d'activité frénétique. Il en sortirait un nouvel univers pour le travail et les loisirs, un univers hors duquel nous ne concevrions plus de vivre. Olivetti produisit bien quelques ordinateurs personnels, mais n'ayant rien inventé, que ce soit dans le domaine du "hard" ou du "soft", la marque italienne n'a pu se "mondialiser" à temps et s'est donc condamnée à regarder passer un train dans lequel elle n'avait pas réussi à monter. Je me souviens pourtant de certains collègues italiens, à l'Exposition de Milan 2015, qui se promenaient avec un ordinateur portable siglé "Olivetti". Anecdotique, sans doute, car le modèle ressemblait furieusement à ceux d'autres constructeurs. Les engins en question affichaient sans doute une sorte de nom d'emprunt.

   Aujourd'hui, nous ne le savons que trop, c'est la Silicon Valley qui détient les outils grâce auxquels sont élaborées et transmises toutes les informations qui font partie de notre quotidien. Il y a là un danger, c'est sûr, à tout le moins un risque, et certains d'ailleurs commencent à sonner le clairon pour essayer de réveiller l'Europe pour qu'elle cesse d'être seulement acheteuse et consommatrice de nouvelles technologies produites ailleurs.

    Reste la question, toujours délicate en Histoire, des causes efficientes. Pourquoi les années 70 ont-elles vu une telle fermentation intellectuelle, une telle ferveur pour la construction d'ordinateurs de plus en plus petits, de plus en plus "personnels", dans le tout petit espace que représente - à l'échelle du monde - l'Etat américain de Californie ? Y a-t-il une contagion des idées, un phénomène de "masse critique" qui fait qu'à un moment tout explose ? On peut se douter que l'évolution des technologies provoque à un certain moment un "effet de seuil" qui appelle des innovations majeures. Il en fut ainsi pour l'invention de la machine à vapeur et du moteur à explosion. Mais pourquoi la Californie, pourquoi la Silicon Valley, alors que l'électronique et ses principales applications comme la radio ou la télévision étaient déjà "globalisées" ?













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