mercredi 24 janvier 2018

Bernin père et fils



  Bernin père et fils... c'est un peu le thème de l'Exposition présentée en ce moment au Musée Borghese. On dit souvent du fils qui vient après son père qu'il doit "se faire un prénom" et ce n'est pas aisé. Dans le cas de Bernin, c'est plutôt le père, Pietro, doté d'un grand talent, qui doit réussir à ne pas disparaître complètement dans l'ombre de son fils, Gian Lorenzo, immense artiste, mais aussi infiniment doué, comme nous dirions aujourd'hui, pour le marketing.

  Bernin est pour ainsi dire chez lui au Musée Borghese. Ce musée merveilleux, sans doute l'un des plus beaux du monde tant le lieu et les oeuvres se magnifient et s'exaltent réciproquement, abrite dans sa collection permanente l' "Apollon et Daphné" ainsi que "l'Enlèvement de Proserpine".






 


   Que s'est-il donc passé au XVIIème siècle qui a pu favoriser l'éclosion de tels artistes ? Bien sûr, il y eut la contre-réforme : plus que jamais, l'art devait plaire pour éviter les tentations "centrifuges". En haut lieu, on avait parfaitement compris la leçon : sus à l'austérité ! Et c'est ainsi que le Cardinal Scipion Borghese, qui ne devait jamais devenir pape mais fut un mécène exceptionnel (quitte à user de procédés très peu recommandables, mais on ne lui en veut plus aujourd'hui, tant sa collection est extraordinaire), avait dans sa chambre à coucher des tableaux de nus, dont le célèbre "Vénus et Cupidon au pot de miel", de Lucas Cranach. Avec une belle hypocrisie cardinalice, le tableau est assorti du commentaire suivant : "Comme Cupidon enfant vole le miel de la ruche et est piqué au doigt par l'abeille, ainsi la brève et fragile volupté de notre désir est nocive et nous conduit à la tristesse et à la douleur".  Moyennant quoi, notre Cardinal pouvait contempler tout à loisir ce chef-d'oeuvre en affirmant que la morale était sauve.



  Scipion Borghese possédait également dans sa collection "l'Hermaphrodite", une statue antique restaurée et mise en valeur par Bernin grâce à un matelas qu'il lui sculpta dans le marbre. A la nudité s'ajoutait pour le coup l'ambiguïté sexuelle ; et notre avisé Cardinal avait donc prévu une couverture de cuir pouvant dissimuler l'oeuvre aux yeux les plus suspicieux... non sans laisser aux autres, et à lui-même, la possibilité de s'en délecter. A noter que cette statue se trouve normalement au Louvre, ayant été achetée (?) aux Borghese par Napoléon.



   Autre impératif pour donner toute leur place à des artistes tels que le Bernin : que la Papauté fût riche. Elle l'était. Immensément. Du coup, les artistes pouvaient avoir un "plan de carrière" consistant à travailler en premier lieu pour des personnes privées, avant de tenter d'obtenir des commandes de l'Eglise. Et c'est exactement ce que fit Bernin, qui, dès l'âge de 24 ans, ne se mit plus guère qu'au service du pouvoir religieux. Car, dès sa prime adolescence, il était connu pour sa maîtrise exceptionnelle de l'art de la sculpture. Et il eut la chance de vivre 82 ans.
    
    L'époque était aussi à la redécouverte de l'antique. Plusieurs décennies auparavant, le Pape Paul III (Alexandre Farnese) avait fait procéder à des fouilles notamment dans les cryptes des églises. On restaurait les statues et souvent on les vendait. Dès cette époque, il fallait une autorisation pour les exporter ; on contournait donc la difficulté en les enfermant dans des caisses en bois fabriquées spécialement grâce auxquelles on pouvait les transporter par voie terrestre... Le trafic d'antiquités ne date pas d'aujourd'hui. Quant à la restauration, on était bien loin de la conception d'aujourd'hui qui entend restituer l'aspect originaire de l'oeuvre, l'artiste se donnait toute liberté de se l'approprier, de la "moderniser" ou de la détourner. Un artiste tel que Bernin était donc à la fois falsificateur, expert et trafiquant, tout en ayant son génie propre. L'esprit du baroque est dans ce mélange et si Bernin le représente si bien, c'est qu'il fut aussi bien sculpteur qu'architecte et que peintre. S'il ne s'était pas joué de la sorte des codes et des limites, aurions-nous pu contempler aujourd'hui ce prodigieux "hiver" où l'envers du manteau évoque bien sûr la fourrure, mais aussi la neige ? Marier les contraires et parvenir à donner sens à leur union, avoir été à la fois prodigieux dans la conception et impeccable dans la réalisation (même si, on le sait bien, tout n'est pas "de sa main" - mais encore fallait-il savoir former, orienter et diriger ses équipes), c'est ce qui est si admirable chez Bernin. Artiste prométhéen, il a su avec une belle autodérision se représenter sous les traits de l'âme damnée.






   Tournant le dos à la mythologie et laissant de côté la religion, il n'endosse pas pour autant une approche "psychologisante". S'il fallait qualifier son art à ce stade, c'est peut-être à la notion de métaphysique qu'il faudrait recourir.

   A côté de cela, les dernières oeuvres de l'artiste, et plus particulièrement son fameux Salvator Mundi, paraissent moins enthousiasmantes. Tout y est pourtant... mais la volonté de tenir pour négligeables les limites semble s'être dissoute. Est-ce par faiblesse ? Ou bien le génie qui a encore parlé pour annoncer, par-delà les vicissitudes de l'Histoire, la survenue du néoclassicisme d'un Canova ?







  




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