Ce n’est pas mon sujet de parler ici de l’histoire des banques italiennes. Pourtant, il y aurait beaucoup à dire : ce qui fut la première banque privée du monde, la Monte dei Paschi de Sienne, est aujourd’hui en grande difficulté, quasiment en faillite ; l’historique « Banco di Roma », chargée d’ans et d’histoire, a aujourd’hui complètement disparu de la scène. Il y a aussi ces « banques populaires », que l’on croirait presque des coopératives et qui s’avèrent finalement les plus élitaires des établissements : ainsi cette « Banque populaire de Novara » qui rachète une bonne partie du Palazzo Altieri, face à l’église du Gesù, pour en faire un siège de prestige, un lieu d’accueil et de réunions privées (« esclusivi », selon le mot que les Italiens aiment tant employer).
La famille Altieri, qui n’est pas la plus connue des grandes familles romaines, connut son apogée au XVIIème siècle. Elle eut son pape, bien sûr : Emilio Altieri, qui occupa le Trône de Saint Pierre de 1670 à 1676. Avoir son pape était une question de standing, bien qu’on sache qu’en la matière les Borghese ne réussirent jamais - et se rattrapèrent grâce au mécénat, ce qui était, vu de l’époque où nous sommes, probablement un meilleur choix. Voici la façade du Palais, à l’entrée surmontée comme il se doit des armes de la famille.
Malheureusement, il n’était pas possible de prendre des photos de la visite. J’ai pu tout de même « voler » celle-ci : la Vénus de Pietro Liberi, un sujet cher à l’artiste ; le tableau lui-même n’est toutefois pas mentionné dans les articles sur le peintre, ni représenté dans les collections d’images sur internet : plus encore que les collectionneurs privés, certains grands organismes qui acquièrent des oeuvres d’art ne font vraiment rien pour que le public y ait accès. C’est légal, mais est-ce réellement moral ? Au moment où de plus en plus d’informations deviennent accessibles partout et par tous, certains se crispent sur leurs privilèges dans la propriété intellectuelle ou le « droit à l’image » et s’y accrochent. Il y a quelques jours à peine, il a fallu voter un texte pour garantir la légalité des selfies pris devant le viaduc de Millau (la Tour Eiffel, elle, ne semblait pas poser de problème car elle est entrée dans le domaine public - meno male, comme disent nos amis italiens). Voici donc le chef-d’oeuvre inconnu et qui le restera, sauf pour les clients les plus fortunés de la Banque populaire de Novare.
Les divers salons (du Miroir, du Corbeau, des Tapisseries, du Tintoret…) exposent, sous des plafonds d’époque en bois polychrome) des oeuvres essentiellement du XVIIème siècle. Ainsi ce tableau (j’ai pu trouver l’image) de « Suzanne et les vieillards » de Luca Giordano, ce peintre surdoué (que l’on surnommait « Luca Fa-Presto ») qui finit pratiquement par être l’un des premiers « industriels » de l’art.
Magnifiques tableaux aussi, par l’atelier du Tintoret, « Apollon et le silène Marsyas » (celui-ci défia Apollon dans un concours de chant, puis fut condamné à mort à cause de son « hubris » - sa démesure - d’avoir osé défier un dieu), une scène de marché à Rome de Matthias Van Helmont (peintre flamand qui séjourna à Rome, y observa la vie des gens du peuple et nous la restitue avec relief, sans misérabilisme ni idéalisme), une nature morte de Franz Snyders. L’époque était post-caravagesque, mais déjà le maniérisme s’annonçait ; Tintoret en est un peu le représentant emblématique. Et l’évolution s’amorçait ainsi, par laquelle Caravage et son école allaient peu à peu être non pas oubliés mais délaissés, voire méprisés, à cause précisément de leurs excès, de cette hubris comparable à celle de Marsyas ; il a fallu attendre la seconde moitié du XXème siècle - les considérations de Nietzsche sur l’apollinien et le dionysiaque n’avaient pas suffi - pour que le caravagisme se trouve réinstallé à la plus haute place.
Profitant de la proximité, nous sommes passés rapidement à l’église du Gesù. On n’insiste pas assez, en France, sur le lien étroit entre les Jésuites et la Contre-Réforme. Remettre l’Eglise sur le droit chemin, sans trop insister toutefois pour ne pas faire fuir certaines ouailles...
Admirable surtout, et célèbre dans cette église est le plafond, dû à Giovanni Battista Gaulli dit il Baciccio, l’élève préféré de Bernin. C’est vraiment le summum du trompe-l’oeil baroque : je ne sais toujours pas, après peut-être dix visites, ce qui est vraiment en relief et ce qui ne l’est pas ; l’impression change selon l’endroit où l’on se trouve dans l’église (et celle-ci bénéficie d’une lumière belle et plutôt intense, ce qui nous aide à admirer et contribue probablement à nous illusionner encore davantage) ; et le miroir, judicieusement disposé au centre de la nef pour admirer le plafond sans se tordre le cou, n’est lui non plus d’aucun secours pour comprendre comment le peintre a choisi d’organiser ce que nous appellerions aujourd’hui des effets de réel. Au fond, on pourrait y voir une conception de la religion, illusion à laquelle il faut croire sans pouvoir la comprendre, en raison de sa seule capacité à stimuler nos affects.
Un regard en passant sur l’autel de Saint Ignace, muni d’une machinerie qui fait descendre le tableau central, à certaines occasions, et offre aux regards et à la prière les restes du Saint fondateur de la Compagnie de Jésus. Rendez-vous plus tard dans cette église, je l’espère vivement.
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