Art conceptuel ? Installation artistique ? Ready made ? Rien de tout cela : ce sont des systèmes séparant l’eau de l’huile pour le bon fonctionnement d’une centrale électrique à moteurs diesel. Nous sommes bien à Rome, centrale Montemartini. Non loin de l’ancien gazomètre - qui ne cesse d’étonner tant il fait partie du paysage de Rome : partout il est visible, partout il semble loin et on ne comprend pas où il se trouve si on ne s’est pas rendu dans le quartier - dans une énorme friche industrielle qui a toujours eu la réputation d’abriter de sombres trafics liés à la malavita, cette centrale abrite aujourd’hui un musée d’art antique. Certaines pièces des Musées capitolins, dont les réserves regorgeaient de trésors impossibles à exposer en totalité, y ont été « décentralisées ». Etonnant effet de contraste temporel - mais, après tout, ne peut-on pas déjà parler d’ « archéologie » industrielle ?
En commençant la visite, nous sommes frappés par l’extraordinaire finesse de ces mosaïques. Elles ont été découvertes dans une villa patricienne de ce qui est aujourd’hui le quartier Monti. Les tesselles sont extraordinairement fines, ces animaux marins et comestibles sont dessinés avec une extraordinaire finesse
Largement restaurée, miraculée pourrait-on dire, une femme entourée de ses deux enfants : elle donne le sein au plus jeune et pose une main protectrice sur l’aîné. Statue, mais scène de genre également : quelque chose de sensible et de subtil s’y lit, sous les convenances et les canons de la sculpture de l’époque, du vécu de l’affection familiale et de la façon d’être mère à l’époque.
Et la symbolique de cet homme, d’âge mûr, d’allure bienveillante et réfléchie, entouré, sur des corps plus petits, de deux têtes ressemblantes : son père et son fils. Manière d’exprimer fortement que chaque génération est un entre-deux, qu’elle possède une origine et aura un prolongement. Et que la transmission, de ce fait, est un enjeu majeur pour toute société humaine.
L’un des chefs-d’oeuvre de ce musée : une pierre tombale découverte dans une sépulture républicaine de la via Statilia (non loin de la Porta Maggiore). On y voit un couple : l’homme d’âge mûr, sérieux et même grave, la femme plus jeune, gracieuse et sans gaieté, impénétrable. Unis ? Poursuivant chacun son propre dessein ? Assez semblables à nous, en tout cas, semblant avoir réfléchi à leur vie, à ce qu’elle peut et ne peut pas être.
Repassons un moment du côté « technique » du musée. Voici l’un des deux énormes alternateurs qui servaient à la fabrication du courant. J’imagine la roue lancée à pleine vitesse : le bruit, la trépidation, l’impression que les machines occupent tout l’espace visuel et sonore, que l’humain, microscopique par la taille et dérisoire par la force, est voué à se soumettre.
Et voici encore les énormes moteurs diesel qui fournissaient le mouvement aux alternateurs. Un homme pourrait facilement se tenir debout dans chacun des cylindres. La technologie n’avait pas encore développé toutes ses astuces pour améliorer la combustion, diminuer le bruit et la pollution. Le machinisme ne cherchait pas encore à offrir un visage doux et rassurant, comme ce peut être le cas aujourd’hui dans les voitures et les appareils ménagers.
Quant à ce tableau de commande, il ressortit parfaitement autant qu’involontairement au genre « steampunk » si à la mode aujourd’hui dans certains jeux vidéo ou BD.
Petit coup d’oeil sur les chaudières, nettement moins spectaculaires que les moteurs.
Retour vers une histoire plus ancienne. Notre ami Orphée. Les membres manquants de la statue la font ressembler à un poupon disgracié. Mais la tête couronnée est bien celle de l’aède aux chants sublimes.
Une Minerve casquée, à la fière allure. Ne vous approchez pas trop cependant : la tête, rapportée, est beaucoup plus récente, presque neuve. L’effet est assez bizarre.
Voici finalement ce que l’on peut considérer comme le chef-d’oeuvre de ce musée : la statue de la Muse Polymnie, méditative et tout imprégnée du pouvoir créatif qu’elle pourra ensuite répandre sur les aèdes. Leur inspiration, c’est d’elle qu’ils la tiennent, en effet. Les plis de son voile font penser à ceux du gisant de la Chapelle Sansevero à Naples… avec plus de dix siècles d’anticipation. En terminant ce billet sur son image, j’espère qu’elle voudra bien répandre ses bienfaits sur la suite de ce blog.
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