Les Nuraghe : j'avoue que j'ai découvert ce mot et
ce qu'il recouvre lors de mon premier séjour en Sardaigne. D'où
venaient-ils, ces hommes et ces femmes qui ont fait la civilisation
que l'on qualifie de "nuragique" ? Probablement d'Etrurie,
nous disent les historiens, pour ceux qui se sont établis dans le
nord de l'île ; de la péninsule ibérique et des Baléares pour
ceux qui se fixèrent au centre ; d'Afrique, manifestement,
arrivèrent ceux de la région de Cagliari. Plusieurs peuples se sont
ainsi fondus en un seul. Nous sommes à la préhistoire - bien qu'il
ne soit pas certain que ces peuples n'aient pas connu un début
d'écriture. En tout cas, il n'en reste rien. Vers 1500 avant J.-C.
(âge du bronze) apparaissent ces constructions de forme tronconique
que l'on a appelés
nuraghe. Mais quelle était au juste leur
fonction ? On lit sous la plume de certains historiens que c'étaient
des ouvrages défensifs... pourtant, tels qu'ils sont, ils
n'apparaissent pas faciles à défendre. Au point qu'il faut leur
ajouter des tours plus petites percées de meurtrière. On a pu lire
que c'étaient des "ouvrages différenciés", édifices à
caractère à la fois civil et militaire, tandis que les théories
qui voudraient en faire des édifices de culte sont vivement prises à
partie par les auteurs qui se réclament de la rigueur et de
l'expérience scientifiques des archéologues. En réalité, le débat
est loin d'être tranché. De grands mystères restent attachés à
cette civilisation et, sans écriture, il est peu probable que nous
les éclaircissions un jour. De même que nous en sommes réduits aux
conjectures pour savoir comment les grands nuraghe ont été
construits. Prenons celui de Losa, de plus en plus impressionnant au
fur et à mesure qu'on s'en approche. Comment des blocs de pierre si
lourds (plusieurs tonnes) ont-ils pu être placés en hauteur ? Qui
définissait le plan de l'ouvrage ? Comment les constructeurs
parvenaient-ils à maîtriser le transfert de charges dans un ouvrage
aussi complexe (il comportait certainement deux et peut-être trois
niveaux l'un sur l'autre ; un escalier en spirale permettant l'accès
au niveau supérieur était établi dans le volume séparant la paroi
extérieure du mur intérieur) ? Nous ne devons pas attendre de vraie
réponse à ces questions. Contentons-nous d'admirer, de rester cois
devant le geste grandiose des bâtisseurs, d'imaginer autant que
faire se peut ce
nuraghe deux fois plus haut qu'il n'est
aujourd'hui, énorme tronc de cône s'achevant par une ultime
terrasse d'où l'on pouvait contempler le village nuragique alentour,
fait de maisons circulaires en pierre surmontées de toits coniques
en branchages (la dernière image est une vue aérienne du nuraghe
Losa).



Un autre lieu marquant de la région est le Pozzo sacro
Santa Cristina. Bien sûr, la référence à la Sainte Chrétienne
est postérieure : il y avait non loin de là une église catholique
dédiée à cette sainte, elle a donné son nom au lieu dans son
ensemble. Lieu très spécial, du reste, puisque l'on serait
pratiquement au barycentre de la Sardaigne, dans une position plutôt
dominante où l'on ne penserait pas pouvoir trouver de l'eau. Et
pourtant... Fallait-il que les hommes des nuraghe soient connaisseurs
ou perspicaces pour détecter à cet endroit une belle nappe
phréatique (l'eau coule en permanence dans le puits, même en
période de sécheresse)...
Le puits est recouvert de la fameuse construction
voûtée "en tholos". Au sommet de celle-ci, une ouverture
: le soleil au solstice d'été darde ses rayons dans le fond du
puits. La construction de celui-ci intègre donc des connaissances
astronomiques et peut-être aussi des signifiants astrologiques.

Mais, plus que tout, ce qui est frappant dans cette
construction, c'est l'escalier qui permet, par le côté, d'accéder
au fond du puits. Blocs muraux et marches sont parfaitement taillées.
Le passage
conserve sa forme trapézoïdale, tout en diminuant de
taille, à mesure qu'il s'enfonce dans le sol. Célébration de l'eau
? Sans doute. Mais image, peut-être aussi, du sexe de la femme de
qui toute vie humaine procède. Célébration de la déesse-mère,
grande pourvoyeuse de l'eau nécessaire à toutes les formes de vie.
Hommage à la femme de la part d'une civilisation qui - certains
l'affirment - était fondée sur le partenariat (et possiblement le
partenariat hommes/femmes), au sens où l'entendent les travaux de
Riane Eisler. C'est en tout cas ce que l'on aime à croire, sans
pouvoir faire autrement que reconnaître que les vrais ressorts de
cette civilisation nous demeureront sans doute à tout jamais
inaccessibles.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire