Nos visites ont commencé par le choc de la Crypte des Capucins. On y voit des squelettes (plus de 6000 à l'origine, 4000 seulement aujourd'hui, d'après les chiffres donnés) habillés. Certains corps dont la peau ne s'est pas décomposée entièrement évoquent les momies égyptiennes ou les corps embaumés. Vedette incontestable de ce lieu funèbre : le Frère Silvestro da Gubbio, décédé en 1599.
C'est de lui, en fait, que tout est parti. Lorsqu'il meurt, ses frères en religion sont très occupés par les activités du monastère (qui, à l'époque, était en pleine campagne et non quasiment au centre ville comme aujourd'hui). Ils n'ont pas le temps de l'enterrer. Ils le déposent donc à la cave en attendant. Six mois plus tard, on s'avise d'aller voir ce qu'il est devenu et on le trouve étonnamment bien conservé. On invente donc, dans cette cave, un système de dessication des corps que l'on enferme dans une pièce spéciale (le colatoio), où il se vide progressivement de ses "humeurs liquides". On utilisait aussi parfois de la chaux ou de l'arsenic. Il faut dire que jusqu'à la fin du XIXème siècle, Palerme n'avait pas de cimetière, en dehors de la fosse commune. L'habitude s'est donc prise chez les personnes aisées de la ville de déposer, moyennant finances, les corps des défunts dans la crypte des Capucins. C'était aussi une forme de déférence à l'égard des ancêtres, dont le culte en Italie du sud a toujours été très important : on racontait ainsi aux enfants que les cadeaux de Noël leur étaient apportés par leurs aïeux ; le 2 novembre était traditionnellement le jour où les familles allaient "pique-niquer" avec les parents décédés.
Ce système de traitement des corps perdura jusqu'à la fin du XIXème siècle, où les Savoie, après avoir fait l'unité de l'Italie, entendirent faire adopter des mesures d'hygiène. Un cimetière fut créé - à proximité du Couvent des Capucins - et la conservation des corps dans la crypte proscrite. Cependant - privilège diplomatique ! - le dénommé Giovanni Pateriniti, Vice-Consul des Etats-Unis à Palerme, y fut encore déposé en 1911.
Autre visite palermitaine : l'église San Giovanni degli Eremiti, construite par Roger II de Hauteville, fils du conquérant normand de la Sicile musulmane, qui cherchait par là à marquer la coexistence en lui des pouvoirs spirituel et temporel (qui exista jusqu'à l'arrivée des Aragonais). Les coupoles, les formes géométriques étagées dans les angles du plafond, le plan de l'édifice formé de petites pièces juxtaposées : l'influence arabe est bien là. Et aussi dans le jardin, où de grands caroubiers procurent une ombre fraîche qui rend la flânerie plaisante.
On disait à l'époque que pour posséder une ville il faut en contrôler le château, l'église et le bordel. C'est ainsi que Guillaume II de Sicile (le Bon, fils du Mauvais) décida, pour marquer son pouvoir, de faire construire une grande cathédrale sur les hauteurs de Palerme, à quelques encâblures de la "vraie" cathédrale du lieu. L'église de Monreale et son cloître sont extraordinaires de beauté. On admire dans l'église les mosaïques à la manière byzantine (c'est-à-dire que les tesselles sont teintées, en les plongeant dans de l'or lorsqu'elles sont dorées, contrairement à la technique "romaine" où les matériaux sont utilisés en fonction de leur couleur d'origine) racontant, pour l'édification du bon peuple et l'affirmation de la munificence de la dynastie régnante, des épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Symboliquement, l'église est "offerte" par le Roi à la Madone : on en trouve l'évocation dans un des chapiteaux du cloître, tout comme dans deux statues monumentales installées devant l'entrée latérale. Dommage simplement que les mosaïques soient si haut placées et si souvent mal éclairées. C'est dans le livre qui leur est consacré qu'on les apprécie le mieux, dans toute leur finesse et leurs détails.
La légende de l'origine de cette cathédrale, comme toujours habilement fabriquée - la "communication politique" ne date pas d'hier, on le sait bien - raconte que le Roi Guillaume s'étant endormi sous un caroubier, la Madone lui apparut en lui ordonnant de bâtir une église à un certain emplacement qu'elle lui désignait.
Merveilleuses mosaïques : ci-dessous "la Tour de Babel". Apogée d'un art et d'une civilisation, en plein milieu du XIIème siècle.
L'élément majeur des mosaïques de l'église est bien sûr le Christ Pantocrator, un thème d'origine byzantine, dans lequel la chasuble dorée de la Divinité est recouverte partiellement par un manteau bleu indiquant que le Christ avait voulu revêtir aussi une forme humaine.
La façade d'entrée de l'église est malheureusement un peu gâchée par un portique construit entre les tours et assez mal assorti à l'ensemble. Mais il fallait, paraît-il, que les fidèles, surtout de haut rang, puissent s'entretenir tranquillement à l'abri des aléas climatiques...
Nous terminons la journée par la Chapelle palatine du Palais Royal, construite par Roger II (grand-père de Guillaume II), un petit bijou entièrement recouvert de merveilleuses mosaïques beaucoup plus visibles que celles de Monreale. Le Christ Pantocrator y figure aussi à sa bonne place.
Mais ce qui m'a semblé aussi très marquant dans cet édifice, ce sont les muqqarnas, ces plafonds en bois aux multiples décrochements volumétriques. Les artisans arabes étaient passés maîtres dans ces réalisations qui leur permettaient, en terre d'islam, de se conformer à l'interdiction de représenter le vivant.
On cite toujours l'Andalousie, mais, finalement, n'aurait-il pas existé aussi dans la Palerme médiévale une heureuse rencontre des religions, s'enrichissant l'une l'autre dans un esprit de tolérance ?







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