Bien sûr, il fallait, à ce titre, mettre un point d’interrogation. Rome a une image de ville tournée vers le passé, au point que celui-ci - pour les Romains en tout cas - y devient quelquefois pesant ou problématique. Il y a des exceptions cependant : il suffit de penser au Maxxi, de la fameuse architecte (récemment décédée) Zaha Hadid. Mais justement… on vous dira volontiers ici que ce bâtiment, s’il peut probablement être considéré comme un fleuron du style déconstructiviste, est demeuré dans une très large mesure une coquille vide. Pas d’oeuvre marquante qui y ait trouvé sa demeure, et les expositions qui s’y tiennent ne dépassent pas une cote d’intérêt, disons, moyenne.
Et les artistes d’aujourd’hui, résident-ils volontiers à Rome ? On ne peut pas vraiment le dire et c’est assez paradoxal, du reste, car tant de beauté rassemblée devrait les attirer. Mais, malgré son charme, Rome n’est pas aujourd’hui une cité très dynamique, elle n’est pas le lieu de l’Italie, et encore moins de l’Europe et encore moins du monde, où « les choses bougent et se font ». Elle n’est pas le lieu où se brassent des masses d’argent, alors que c’est devenu de nos jours un paramètre essentiel pour l’activité créatrice. C’est un peu la même chose pour la littérature, du reste : les éditeurs nationaux, pour la plupart, ne sont pas à Rome. Lorsque j’ai eu l’occasion de demander un jour à des Romains que je supposais connaître « de l’intérieur » leur ville où se trouvait le quartier des artistes, ils m’ont répondu tout à trac qu’il n’y en avait pas… ajoutant toutefois, peu après, pour atténuer la brutalité de leur propos : si, peut-être, on peut dire de San Lorenzo que c’est un peu le quartier des artistes… Or, San Lorenzo est surtout le quartier universitaire, et l’on trouvera même un site internet pour voyageurs désargentés vantant ce lieu à raison du fait que la bière y serait particulièrement bon marché.
Mais ce matin, pourtant, nous avions rendez-vous à Trastevere - quartier de charme s’il en est, mais désormais ravagé par les effets du tourisme de masse, tout comme Montmartre, mais qui n’a pas complètement perdu son authenticité, pour peu qu’on sache tourner au coin de la bonne rue, pousser la porte qui vous aura été indiquée - avec un jeune artiste du nom de Tindar, dont le travail est à la fois conceptuel et émotionnel. Si, si, les deux caractéristiques sont compatibles.
Tindar a travaillé sur la notion de racines, au travers des trois religions du livre : judaïsme, christianisme et islam. L’arbre déploie ses racines dans les trois textes sacrés, chacun écrit dans sa langue.
Plus intéressante et plus actuelle nous a paru la partie de l’oeuvre consacrée aux migrants. L’artiste s’est focalisé sur les empreintes digitales, réalisant des triptyques constitués de rassemblements d’empreintes grandeur nature, formant une grande empreinte dont l’image reproduit elle-même le dessin d’une empreinte.
Pourquoi ce thème, précisément ? En fait, il touche de près à la question des migrants en général et à la situation - difficile - de l’Italie, confrontée à un problème qui la dépasse et pour lequel ses voisins européens n’ont pas fait preuve d’une grande solidarité, c’est le moins que l’on puisse dire. Les Accords de Dublin sur l’asile politique stipulent en effet que les migrants, à leur arrivée sur le sol européen, doivent faire l’objet d’un relevé et d’un enregistrement de leurs empreintes digitales. Ils ne peuvent ensuite demander l’asile que dans le pays où les empreintes ont été relevées. Ce qui revient à faire peser sur les pays européens de débarquement (la Grèce, l’Italie…) une charge inconsidérée. Les migrants eux-mêmes, la plupart du temps, ne visent pas l’installation dans ces pays. Chacun essaie donc de ruser pour éviter le problème : les Italiens ne procèdent plus aux relevés d’empreintes, les migrants refusent de les donner et certains sont allés parfois jusqu’à se brûler les doigts pour faire disparaître leurs empreintes. On est vraiment dans un pur délire bureaucratique. Le genre de « trouvaille » qui, évidemment, pour peu que vous soyez un peu humaniste, ne saurait vous disposer favorablement à l’égard de la grosse machine bruxelloise.
Tindar nous a raconté d’ailleurs que lorsqu’il amorçait son travail sur le thème des migrations, il était allé à Calais avec l’idée de solliciter des migrants leurs empreintes. Ceux-ci, par crainte, ont refusé de les lui donner. Certains l’ont même pris pour un envoyé secret de la Grande-Bretagne, dont la mission aurait été de les empêcher d’immigrer dans ce pays en les rendant définitivement « repérables ». L’artiste a alors décidé de renverser le processus : il a demandé aux migrants de recueillir les empreintes digitales des personnes en situation légale autour d’eux, médecins, soignants, personnels humanitaires ; et chaque empreinte était rémunérée 1 euro. Dès lors, les migrants se trouvaient effectuer un « travail productif », et ils n’hésitèrent plus, ensuite, à donner aussi leurs propres empreintes, puisque cela leur rapportait de l’argent ; accompagnés, ils ont également pu se rendre en ville, demander leurs empreintes aux habitants - dont les réactions étaient bien sûr très diverses, depuis le rejet total jusqu’à la compréhension et la sympathie après dialogue.
L’empreinte digitale est évidemment une marque d’identité, une caractérisation de l’unité de la personne. La démarche de l’artiste est donc profondément humaniste. Et, en l’écoutant, je me suis dit que c’est peut-être l’Art qui avait le plus et le mieux à dire sur ce que l’on a appelé (assez bizarrement, si on y pense) la « crise » des migrants. L’Art, plutôt que les simplifications journalistiques, plutôt que les récupérations politiques de tous bords. Car il me semble évident qu’une démarche artistique, quelle qu’elle soit, ne peut en aucune manière reprendre à son compte cette notion « organique » de la Nation, telle que l’extrême-droite et les populismes divers voudraient nous la faire accroire.
Tindar nous a rappelé, à fort juste titre, que l’Italie fut une terre d’émigration massive, avant de devenir la terre où émigrés et réfugiés d’aujourd’hui tentaient de prendre pied pour se construire un avenir meilleur.
Et moi, je pense aussi à mes deux grand-mères, italiennes toutes deux, qui trouvèrent en France (et à Monaco) une situation financière préférable à celle de leur Pays d’origine. C’était dans l’entre-deux-guerres et l’Italie peinait à amorcer son développement économique. Le fascisme en a d’ailleurs largement profité.
Autre facette des projets artistiques de Tindar : ces installations où l’ombre de feuilles d’arbre, déterminée par une lumière LED, figure un personnage ou un objet.
Je vois volontiers dans celle-ci l’image de « Malizia », le faux moine qui conquit le Rocher de Monaco, par la ruse en 1297. Le travail de l’artiste, en l’occurrence, consiste à repérer dans la forêt des feuilles d’automne « intéressantes », à les éclairer, à les sélectionner, puis à les monter - après les avoir vernies pour en fixer la forme - dans une boîte comportant un verre en façade et munie d’une lampe à l’intérieur. Le travail de l’artiste ne consiste plus tant à composer sa création qu’à repérer une forme préexistante pouvant correspondre à une intention de sa part (un peu comme le font ceux qui récupèrent des bois façonnés par des rivières ou la mer). Est-ce l’avenir de l’Art ? C’est en tout cas ce qui a fait dire à Tindar que la fameuse phrase de Picasso « Je ne cherche pas, je trouve » qu’il prenait au départ pour une affirmation arrogante était en réalité une marque d’humilité devant le « pré-travail artistique » effectué par la nature elle-même, et qu’il appartient à l’artiste de repérer et de magnifier. Une manière, en somme, de réhabiliter la joie du regard et sa fécondité, ce qui n’est sans doute pas inutile par les temps artistiques qui sont les nôtres.
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