mercredi 17 août 2016

Locarno, cinéma sur l'écran et dans les paysages

   Je ne sais pas si l’on peut parler encore de « Suisse italienne ». Il semble que oui, alors même que l’expression de « Canadien français » est désormais bannie (et que l’on a pu parler, il semble que l’appellation soit encore valable, de « Communauté française de Belgique », ce qui pour moi devrait désigner l’ensemble des Français vivant en Belgique). Ce n’est jamais sans un certain étonnement en tout cas que je redécouvre qu’il existe une partie de la Suisse où l’on parle italien. Ce qui ne manque pas d’engendrer un certain flottement : à Locarno, on oublie par moment la Suisse, on est dans une Italie où le charme méditerranéen opère.

   Le Festival de cinéma de Locarno a pour centre la Piazza Grande. Chaque soir, à la nuit tombée (c’est-à-dire à 21 h 30 en cette saison) on y projette un film devant 6000 spectateurs. Nous avons pu voir ainsi « Comboio de Sal e Açucar » (Convoi de sel et de sucre), film mozambicain sur fond de guerre civile dans ce pays, où des habitants du lieu empruntent une voie ferrée extrêmement dangereuse pour troquer du sel contre du sucre et gagner ainsi un peu d’argent. Film un peu simpliste sans doute, mais avec ma dilection pour les trains et l’heureux étonnement de voir pour la première fois un film sur la Piazza Grande, je me suis régalé.

  Il y a, bien sûr, d’autres lieux de projection pendant la journée, notamment des salles aménagées dans des écoles et hangars d’une zone semi-industrielle. Toute la difficulté est de faire ses choix dans un programme touffu, où l’on sent d’emblée que non seulement on ne pourra pas tout voir, mais qu’on verra certainement des films qui ne nous plairont pas, au détriment d’autres qui nous auraient sans doute séduits davantage. Mais le sentiment de pléthore est vraiment jubilatoire pour un cinéphile. Films d’auteur (c’est un peu l’étendard du Festival de Locarno) mais aussi films mainstream (ainsi de ce très bollywoodien « Mohenjo Daro », tout de même très spectaculaire sur la Piazza Grande). Combien a-t-on vu de films, à la fin de la journée ? Beaucoup. Et c’est magnifique. On prend des notes pour ne pas oublier ce qui nous a frappés, on coche sur le programme. On accède avec délectation à une catégorie particulière de l’espèce humaine : celle des festivaliers.

   Non loin de là, l’Italie. Et c’est presque un passage obligé pour qui veut aller de Locarno jusque dans le Valais. On peut certes contourner par Bellinzone et arriver par le Haut-Valais, mais je préfère la route plus directe (manière de parler, vu son étroitesse et le nombre impressionnant de ses virages) qui passe par les Centovalli et le Val Vigezzo, cette vallée italienne connue comme « vallée des peintres » tant y étaient nombreux, à une certaine époque, les paysagistes. Au passage je regretterai aussi de ne pas pouvoir emprunter le train Locarno-Domodossola, à voie étroite mais intégralement électrifié, ne serait-ce que parce que le chemin de fer fait toujours paraître les paysages plus sauvages que la route.

   Donc, nous voici sur la route, étroite, tortueuse, belle et difficile balade à vélo (nous croisons et doublons pas mal de cyclistes), prisée aussi des motards (et ils vous arrivent dessus en trombe et, comme à l’accoutumée, par grappes vrombissantes). Tout à coup, au détour d’un tournant, et alors que l’on se sent un peu « au milieu de nulle part », cette église surgit.

  Elle a quelque chose d’oriental et qui semble incongru en ces lieux. Ses coupoles argentées reflètent la lumière de manière assez violente. On ne peut pas ne pas la remarquer,  elle a été conçue pour cela.

  Nous nous arrêtons. C’est manifestement un lieu de pèlerinage. Le village n’est pas grand mais il y a des hôtels, dont l’arrangement fait un peu penser à celui d’une station thermale.

   On vénère ici la « Madonna del sangue ». Cette appellation curieuse se rapporte à un événement miraculeux qui serait survenu dans le village. Pour résumer, il s’agit de ceci : un jeune garçon ayant perdu au jeu des « piastrelle » (un jeu d’adresse consistant à lancer de petits disques pour atteindre une cible), de fureur jette son disque sur une fresque représentant le visage de la Vierge. Celui-ci se met à saigner. Le miracle est attesté (on est à la fin du XVème siècle) et les gens se mettent à adorer cette Vierge ; le sanctuaire dédié à San Maurizio devient ainsi lieu de pèlerinage, au point qu’au XXème siècle il faut l’agrandir et l’édifice reçoit le titre de basilique mineure.

   Eternelle interrogation pour l’incroyant que je suis : en quoi ce genre de dévotion diffère-t-il de la superstition ou de l’idolâtrie ? On est exclusivement dans un système don/récompense qui semble purement humain. Reste que la ferveur, elle, est véritable et que le sentiment d’appartenance qu’elle crée n’est pas feint. Peut-être est-ce cela qu’il faut considérer, surtout et peut-être exclusivement.

  L’église moderne en tout cas paraît bien vide, un peu trop belle et nue. Sans doute doit-on l’imaginer remplie, les jours de grand pèlerinage, pour s’en faire une meilleure idée.

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   C’est le sanctuaire d’origine, beaucoup plus petit, et, étrangement, perpendiculaire à la nef de la basilique moderne, qui abrite la fameuse fresque de la Vierge, celle-là même qui aurait saigné. L’espace, ici, est étroit et le décor plutôt surchargé : on est dans un univers familier pour qui fréquente les églises de la péninsule et de Rome plus particulièrement...

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  En définitive, cette Madonna del sangue pourrait bien être une invitation à méditer sur le caractère humain (et même, pour le dire ainsi, « terre-à-terre ») de toute religion ainsi que sur l’impératif d’éviter toute violence gratuite, même apparemment légère et « anodine ».

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