Le Palais Massimo Giustiniani fait partie de ces monuments qui ne paient pas de mine : de la rue, on ne voit presque rien, on aperçoit seulement une façade un peu plus soignée, un peu plus travaillée que les autres. Si on l’aperçoit… car un portail métallique moderne, rendu opaque par une plaque métallique, joue la protection de l’intimité à l’encontre du passant dans la rue. Sur l’interphone, une dénomination plutôt sibylline qui se rapporte à un ordre religieux. De fait, ce sont les Franciscains, gardien des Lieux Saints, qui ont acquis la propriété de ce domaine et filtrent les visites. C’est un de leurs couvents à Rome et, comme à Jérusalem, ils sont aussi peu soucieux que possible du rapport avec le public, fût-ce celui des croyants, en théorie leurs frères. Leur très beau jardin, désert, ils nous laisseront à peine y entrer, quelques mètres, à peine le recul nécessaire pour quelques photos de la façade du Palais, pas assez pour s’imprégner du charme du lieu, qu’ils se réservent. Il y a décidément à Rome tout ce qu’il faut pour virer anticlérical si on ne l’est pas déjà. La statue à l’arrière-plan est celle de Justinien, la tête date du Bas-Empire ; le corps a été « adapté », il n’est pas authentique.
Le Prince Giustiniani était entre autres choses le protecteur et le mécène du Caravage. Ce Palais n’était pas la résidence principale de la famille - celle-ci était située via Flaminia, sur la voie d’accès à Rome par le nord, passage obligé des Prince, des Ambassadeurs, de tous les dignitaires se rendant dans la Ville Eternelle - et bien sûr, à l’époque, le terrain qui l’entourait était bien plus vaste qu’aujourd’hui, où la ville a tout dévoré : le portail d’entrée de la villa était alors celui qui, aujourd’hui, donne sur les jardins (j’en ai parlé récemment) de la villa Celimontana, sur la colline du Celius.
L’architecte de la villa est incertain : il pourrait s’agir de Carlo Lombardi, architecte du baroque tardif qui aurait reçu les conseils de Borromini. Avec ses bas-reliefs rapportés sur la façade, le Palais fait penser à une Villa Médicis de proportions réduites.
Mais l’essentiel de la visite n’est pas là. Il est dans les trois salles fresquées du rez-de-chaussée, réalisées par des artistes nazaréens. Qui sont-ils donc, ces gens à l’appellation bizarre ? A l’origine, des artistes autrichiens, influencés par le Sturm und Drang. Ils font, eux aussi, leur « Grand Tour » passant par Rome ; mais à Rome ils ne cherchaient pas les modèles de l’Antiquité, plutôt ceux du Moyen Age et de la Renaissance : en quoi leur démarche était originale par rapport à celle de leurs prédécesseurs (bien que l’art de la Renaissance revendiquait son lien avec l’Antiquité, au travers de la redécouverte de celle-ci : on n’est donc pas tout à fait dans un processus de rupture radicale). A Rome, ces artistes fréquentèrent l’Académie de Saint Luc.
Première pièce consacrée à Dante. Plusieurs épisodes de la Commedia - pas encore « Divine » à l’origine - en Enfer, puis au Purgatoire et au Paradis (où son maître Virgile ne peut le suivre, faute d’être baptisé) sont représentés, dans un style qui évoque Raphaël : une poésie omniprésente sans recherche excessive d’effets. La technique est celle de la fresque imparfaite : les retouches et compléments sont faits à sec. Ces artistes ne voulaient pas se laisser dominer par une technique extrêmement difficile et qu’ils ne dominaient pas complètement.
C’est ensuite l’Arioste et son Roland furieux. Furieux, Roland car il est amoureux d’Angélique laquelle aime Medoro. Du coup, le héros casse tout et seul saint Jean lui permet de retrouver la sagesse. On voit ci-dessous Angélique et son berger Medoro.
La troisième salle - cette visite est courte autant que dense et passionnante - est celle de la Jérusalem délivrée du Tasse. Ce poète maudit avant l’heure, génie ombrageux au caractère outrancièrement bipolaire a fixé sur le papier, de la manière la plus prégnante et la plus grandiose, les conquêtes du christianisme sur les « infidèles ». Sujet d’actualité, quoique aujourd’hui le rapport se soit inversé : l’Histoire fait ainsi preuve parfois d’une ironie grinçante. C’est Overbeck qui a réalisé cette salle, mais il ne la termine pas car le Prince Massimo décède et il va alors exercer son talent à Neuschwanstein, commandité par Louis II de Bavière. Les peintures représentent des épisodes de la Première Croisade : Godefroy de Bouillon tombe amoureux d’Aride, Olinde et Sophronie (Olinde se sacrifie quand son amante Sophronie va être martyrisée), Tancrède et Clorinde (Clorinde est une guerrière musulmane,Tancrède est amoureux d’elle mais doit la combattre et la tuer… au moment de succomber, Clorinde se convertit et gagne ainsi un paradis… chrétien).
L’ensemble de l’oeuvre des Nazaréens est un hommage à Raphaël, l’artiste qui a vraiment fait entrer la peinture dans la modernité, qui a changé le regard des peintres sur le monde, irrémédiablement. En admirant leurs oeuvres au Palazzo Massimo Giustiniani, j’ai tout à coup mieux compris le nom de baptême d’un autre courant artistique : les préraphaélites. Les uns, en effet, voulaient revenir au Maître d’Urbino pour le célébrer et lui rendre hommage, les autres voulurent aller plus loin dans cette démarche d’enracinement par-delà le temps et se rattacher directement aux peintres d’avant, retrouver (ou réinventer) cette sorte de candeur dans le regard. Le parti pris artistique des préraphaélites ne surgit donc pas, en quelque sorte ex nihilo, comme pourrait le laisser penser une lecture un peu sommaire et limitative de Ruskin, mais il s’articule avec d’autres démarches artistiques à la même époque.
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