mardi 2 décembre 2014

Palazzo Colonna






   Ce n'est pas la première fois, espérons que ce ne sera pas la dernière : le Palazzo Colonna nous a ouvert ses portes. Nous étions à peine arrivés à Rome que nous avions la chance de découvrir cette merveille. C'est une résidence privée - les Colonna d'aujourd'hui y habitent véritablement, ce dont témoigne la présence de jeux d'enfant dans le jardin à l'arrière, celui qui donne vers le Quirinal - mais elle n'est pas fermée au public. Pour autant, les visites sont limitées : pas tous les jours, il faut s'inscrire et suivre, bien sûr, un guide. Les grands circuits touristiques ne l'incluent donc pas dans leur programme. Ce qui devrait d'ailleurs nous faire réfléchir sur le tourisme de masse. Que nous proposent les agences de voyages ? Pas tant de découvrir le merveilleux, le sublime, l'unique que de se prêter au jeu de la "disponibilité" des sites, de la facilité (pratique et financière) d'y emmener une horde de "clients". Du coup, la plupart des voyages sont des "paquets" (des "packages") ayant à peu de chose près le même contenu. Et même les agences qui se piquent de faire du "sur mesure" n'aiment guère que l'on aille contre leur systématisme : nous l'avons vécu par exemple lorsque, en Birmanie, nous avons tenu absolument à visiter les villages de l'est, autour de Kyaing Tong. Il a fallu insister, batailler presque. Et je me souviens du probablement unique hôtel de la ville capable d'accueillir des étrangers (un grand complexe hôtelier, dans un autre quartier, semblait en état d'abandon total probablement sans jamais avoir été ouvert), tenu par un Chinois placide qui m'expliquait comment il avait dû recourir à un groupe électrogène stationné dans la rue et pas vraiment silencieux pour obvier aux coupures de secteur. Cette étape hors des sentiers battus du tourisme a été gratifiante, car nous nous sommes sentis des voyageurs bien plus que des touristes.

   Mais c'est à Rome que nous sommes maintenant. Le Palais Colonna, deuxième, troisième visite ? C'est une telle richesse que quelques visites - une heure et demie, deux heures chaque fois - ne sauraient suffire. Pouvoir retourner dans un tel lieu est vraiment à mettre au crédit de notre installation à Rome.

   La Famille Colonna est originaire d'un petit village au sud-est de Rome, dont ils portent le nom. Homonymie aidant, ils portent sur leur blason... une colonne, comme celle qui s'élève au centre de la cour extérieure de leur palais.


  Par cette cour, justement, et après être passé par une entrée sans grande solennité, on arrive aux appartements de la Princesse Isabelle. Le baldaquin nous montre les armes des Colonna.


  D'origine libanaise, la Princesse est morte à 98 ans (1889-1984). Elle a été, au XXème siècle, un personnage central de la famille, par sa passion de conserver et de valoriser les collections familiales, de fréquenter et de rassembler autour d'elle aussi bien des artistes que des personnages publics de stature internationale.


   Un autre personnage fameux des Colonna est Marc-Antoine (Marcantonio) qui fut officier à la bataille de Lépante, sous les ordres de Don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint. Camarade de combat, en quelque sorte, de Rainier 1er de Monaco, Amiral de la flotte, qui fut lui aussi de ce fameux - mais pas indubitablement victorieux, nous disent les historiens contemporains - combat contre la puissance maritime de la Sublime Porte.

   Les premiers salons montrent une impressionnante collection de tableaux petits ou moyens. On y trouve notamment des Jan Breughel (l'Ancien), dont cette "Adoration des mages" (salle rose)


 
et les "Quatre Saisons" de Maarten De Vos. Mais ici, à Rome, ce sont les paysages de la Ville Eternelle telle qu'elle était, telle qu'elle n'est plus car l'Eternité même entre-temps l'a changée, qui me touchent particulièrement. Spécialement, ceux de Gaspar Van Wittel, qui fut à Rome ce que Canaletto - de qui il est souvent rapproché - fut à Venise. Tous deux peintres paysagistes qui s'y entendaient à rendre à la fois la structure de la ville et sa texture, les choses et la manière dont les hommes y trouvent leur place, l'exactitude du coloris et le caractère impalpable de l'atmosphère. Voici par exemples deux vues du Château Saint-Ange, prises de deux points de vue opposés, et qui font bien comprendre comment la lumière s'infuse dans le paysage et joue un rôle décisif dans la manière dont nous le percevons.







   La Piazza Navona, bien avant les hordes de touristes, les spectacles de rue sans intérêt et les vendeurs à la sauvette de perches à selfies.


   Et, ne l'oublions pas, Rome a été un port par où la ville s'approvisionnait. Pour les habitants, le fleuve était quasiment de plain-pied, ce qui simplifiait le déchargement des marchandises... et occasionnait de terribles inondations auxquelles de grands travaux, fin XIXème, ont mis fin. On a tellement creusé pour écarter la menace du Tibre, on a, par endroits, tant haussé les levées que l'on a en quelque sorte fait disparaître l'eau du paysage.



   Le Palazzo Colonna garde le souvenir de Marie Mancini, nièce de Mazarin et premier amour de Louis XIV, qui épousa le Prince Lorenzo Colonna et lui donna trois garçons avant de partir vivre sa vie en parcourant l'Europe. C'est sa déchirante rupture avec Louis XIV, pour raison d'Etat, qui inspira, dit-on, à Racine le vers fameux : "Vous êtes Empereur, Seigneur, et vous pleurez".





  Le curieux blason des Mancini, représentant deux brochets, se trouve ainsi associé dans un certain nombre de cas à celui des Colonna.


   Impossible, bien sûr de détailler toutes les merveilleuses oeuvres d'art qu'abrite ce Palais. Cependant, depuis plusieurs fois déjà que nous le visitons, il est un tableau que nous revoyons chaque fois avec une violente émotion : le "Mangeur de fèves", d'Annibal Carrache. Il faut voir ce tableau accroché parmi ses contemporains : la différence est si criante qu'on dirait une erreur. C'est Van Gogh avec trois siècles d'avance. La peinture libérée de toutes les conventions de cour, affranchie de toutes les représentations attendues, dictées par le supposé goût ou l'habitude des commanditaires. Il n'y a ni message religieux ni message social : on plonge seulement dans la réalité d'un mode de vie.
  

Chemin faisant dans les salons, on peut s'attarder sur quelques photos "de famille". Les Colonna possèdèrent une charge de camérier du Pape. D'où leur proximité avec les Souverains Pontifes.



   Comme nombre de grandes familles romaines (on peut considérer cela comme le signe indubitable de la grandeur d'une lignée), les Colonna eurent "leur" Pape : Martin V(Oddone Colonna),qui mit fin au Grand Schisme d'Occident.
   Le clou de la visite du Palais, c'est bien sûr la grande Galerie, souvent comparée à celle des Glaces de Versailles. Elle est  plus petite, certes, mais elle fait tout de même un sacré effet de volume et de profondeur. Vous la reconnaîtrez sans trop de peine dans le fameux film "Vacances romaines" : la scène du bal s'y déroule.

  


   Et, parmi les oeuvres marquantes de la Galerie, ce "portrait de famille" exécuté par Scipione Pulzone qui évoque pour moi une préfiguration timide des Menines.


Aujourd'hui encore, l'escalier du bout de la Galerie exhibe un boulet de canon (français) et son impact sur les marches. Mauvais souvenir - mais qui aurait pu être bien pire - des Guerres napoléoniennes : le Palais Colonna l'a échappé belle. Je persiste cependant à penser que ce rappel est un peu anecdotique, pas vraiment au niveau du reste du Palais même s'il ne le gâche pas.










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