dimanche 2 novembre 2014

Théorie du miracle à heures fixes


    Avant de vous parler du "clou" de notre voyage dans les Pouilles, Castel del Monte, le château si étrange et mystérieux de Frédéric II de Hohenstaufen, je vais dire un mot de la cahédrale d'Adria, mais, plus encore, de l'histoire extraordinaire - extravagante, incroyable - d'épine miraculeuse qui s'y rattache.

    Andria : une ville des Pouilles, 100 000 habitants environ, a sa cathédrale, construite sur une église pré-normande dont demeurent aujourd'hui quelques restes au-dessous du presbytère. On est ici au coeur des terres de la monarchie souabe ; c'est ainsi que deux des quatre femmes de Frédéric II de Hohenstaufen, Yolande de Brienne (Isabelle de Jérusalem) et Isabelle d'Angleterre, y ont leur sépulture. La première cathédrale date probablement de la seconde moitié du XIème siècle, mais elle n'a cessé d'être remaniée, transformée, au point que ce sont en fait cinq églises différentes, dont les nefs se juxtaposent ou s'entrecroisent (pas forcément à angle droit, à cause des constructions voisines et du terrain disponible), que l'on visite aujourd'hui.  

  


   Du XVème siècle, voici le Christ du choeur que l'on a longtemps appelé "Christ noir", non pas parce qu'il aurait figuré un homme de couleur, mais en raison de l'épaisse couche de suie qui avait fini par le recouvrir à force de voisiner avec les chandelles d'église.


   C'est dans la crypte que reposent les restes des deux femmes de Frédéric II, lui-même excommunié deux fois par le Pape (et dont il est difficile de savoir s'il est finalement mort en chrétien, lui qui avait conduit la Sixième Croisade, la seule qui fut un succès tout en demeurant pacifique).


   Mais voici où je voulais en venir : l'Epine sacrée (Sacra Spina). L'une des 160 recensées en Italie, battue de peu par l'Espagne qui en aurait 161. A ce compte-là, pas grand-chose d'authentique, évidemment.  Mais l'épine d'Adria a son histoire. On se souvient que la couronne d'épines du Christ a été rapportée des lieux saints par Louis IX (saint Louis) qui fit bâtir la Sainte Chapelle, chef-d'oeuvre de l'art gothique aujourd'hui fréquentée par des hordes de touristes, pour l'abriter.  Par la suite, elle disparut au moment des troubles révolutionnaires et ne fut jamais retrouvée. Mais l'une des épines de la couronne avait été donnée par le Roi de France à Charles II d'Anjou, successeur de Frédéric de Hohenstaufen pour le royaume de Sicile (aucun des fils de Frédéric n'ayant pu accéder à l'Empire à cause du conflit avec la Papauté). Charles II la donna à sa fille Béatrice qui, au moment de son mariage avec le Duc Azzo d'Este, en fit don à Andria.

   Or, voici que cette épine s'avéra posséder des propriétés miraculeuses. Lorsque coïncident le vendredi saint et le 25 mars - pas dans les autres cas - l'épine se teinte de rouge et des perles de sang y apparaissent. Pourquoi le 25 mars, direz-vous ? Eh bien, parce que la date du 25 mars, selon la théologie et la computation de certains Pères du Moyen Age, était à la fois la date de l'Annonciation du Seigneur, mais également le Jour de sa mort, tout autant que la date de création du monde. Et les premiers "miracles" de l'Epine sacrée se sont produits au Moyen Age.

   Depuis, c'est avec une régularité d'ordinateur que le miracle se produit toujours à la coïncidence de ces deux dates. Il a ainsi eu lieu en 1910, dans un climat de conflit social exacebé, puis en 1921 et 1932, puis en 2005, qui fut l' "Année du pardon" pour l'Eglise catholique, apostolique et romaine. La source calendaire vivante que constitue le sacristain qui nous a fait visiter la cathédrale nous a appris que cette coïncidence adviendrait pour la prochaine fois en 2016, mais qu'ensuite il faudrait attendre presque un siècle et demi la prochaine occurrence. Evidemment, il y a grande agitation lorsque le miracle doit se produire ; les pèlerins affluent, on prie, on processionne. Pour le coup, il semble cependant que le plan marketing pour le XXIème siècle n'ait pas été optimisé. Plus d'un siècle sans miracle, c'est long à attendre (même à une période de l'Histoire où, paraît-il, bien des gens vivront plus de cent ans !). Il serait quand même dommage que ce sympathique rendez-vous se perde dans l'oubli.

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