lundi 10 mars 2014

Le village qui meurt

   "Il paese che muore" : dit comme cela, on pense tout de suite à l'exode rural. Non, il ne s'agit pas de ça ici. Nous sommes à Civita di Bagnoreggio, patrie de saint Bonaventure - ceci est une histoire différente que je raconterai sans doute un autre jour - et village menacé de mort par les frane. Que sont les frane ? Ce ne sont pas des bandits, ni même quoi que ce soit d'animal ou de végétal. Les frane sont tout simplement des glissements de terrain, les éboulements. Civita di Bagnoregio, cité médiévale bâtie au sommet d'un promontoire, menace disparition depuis plusieurs siècles. Déjà, plusieurs maisons en périphérie du village ont été emportées dans la vallée. Les propriétaires du terrain le demeurent... mais ils avaient au départ une belle maison sur un terrain en position dominante, et la même parcelle se trouve désormais constituée d'un éboulis pentu, pouvant, inaccessible et en pratique totalement inutilisable. Qui a dit que l'immobilier était le plus sûr des placements ? Pas ici en tout cas. Conscients de ce problème, les habitants ont d'ailleurs commencé il y a plusieurs siècles à rebâtir leur village un peu plus loin. Cause de ce phénomène : l'érosion, bien entendu. Et la nature du terrain, ce tuf volcanique qui se désagrège. Un pont (accessible aux piétons, aux deux-roues motorisés et aux triporteurs) est le seul point d'accès. Lui aussi est menacé : le sol sur lequel sont fondées ses piles forme deux talus instables, que l'on essaie de retenir par des plantations ou des travaux divers qui restent assez aléatoires. Au Moyen Age, le pont n'existait pas car il y avait une arête continue entre ce qui est aujourd'hui le nouveau village (Bagnoregio proprement dit) et la cité médiévale.



    On se rend assez bien compte sur la photo ci-dessous (prise malheureusement à un moment où le soleil manquait) de l'énorme changement du paysage tel qu'il a dû se produire.



     Le village est assez touristique (évidemment ce "pays qui meurt" est une curiosité) mais garde un charme certain. Il est peuplé de quelques habitants et de pas mal de chats, ce qui ajoute encore à son charme pour un amoureux comme moi de la gent féline. (On dit que les chats ont neuf vies. Passeront-ils les huit autres sur place, à Civita di Bagnoregio ? Voilà une belle question à poser à un spécialiste des sciences occultes.)


  
Dans une anfractuosité du rocher se niche une chapelle. Mais combien de temps la paroi résistera-t-elle ? Déjà, le sentier où nous marchons et qui dessert de petits jardins en contrebas s'est effondré sur une bonne dizaine de mètres.


 Nos amis Désirée et Juan Carlos viennent ici pour la première fois. Pour notre part, c'est la seconde visite : nous étions déjà venus au mois de mai de l'an dernier et, bizarrement, il y avait beaucoup moins de monde qu'aujourd'hui. La publicité a peut-être fait son effet. D'ailleurs, l'entrée au village est devenue payante (1,5 € par personne).
   
 
Un coin plein de charme, tranquille. Un lieu pour écrire ? Pourquoi pas ? Désirée, qui a l'esprit pragmatique, me confirme qu'effectivement ce serait un excellent endroit pour préparer un livre : l'auteur serait ainsi obligé de se précipiter les choses, sous peine de voir son livre, sa demeure et lui-même disparaître. Effectivement. Peut-être faudrait-il songer à installer les artistes dans des lieux éphémères, pour hâter leur production.



   Certaines des maisons de ce village sont des palais. "Sont" ou parfois "ont été", si l'on en juge par l'image ci-dessous : de ce qui a été une demeure patricienne, tout un côté s'est effondré. La porte principale, les fenêtres des premier et second niveaux donnent sur le ciel. Si l'habitant de ces lieux a écrit un livre, il faut espérer qu'il a eu le temps de le finir. Sinon, il y a fort à parier que nous ne le lirons jamais. Fascination, et interrogation aussi, devant les choses qui portent en elles-même la préfiguration de leur propre destruction. Récemment, au Palazzo Rosso de Gênes, que j'avais visité adolescent et jamais revu depuis, j'ai éprouvé la même sensation devant la galerie de Diane, dont les fresques de la voûte représentent cette même galerie à demi-effondrée et dans laquelle la nature - une nature allégorique - aurait repris ses droits.
 

 
    Nous quittons le village par la porte fortifiée. Mireille s'attarde bien sûr un peu (un peu trop) dans la loge du gardien, aujourd'hui transformée en boutique de souvenirs.



   Et nous avons encore le temps, malgré les GPS récalcitrants (en Italie, les GPS semblent plus souvent qu'ailleurs se trouver en terre inconnue, inexplorée ; chaque fois que vous abordez un carrefour, ils sont d'une redoutable imprécision ; et il leur faut un temps démesuré pour recalculer un itinéraire lorsque vous vous trompez, ce qui vous induit souvent à vous tromper deux ou trois fois de suite) de passer par Bomarzo. Ce petit village perché de la Tuscia (la région de Viterbo, non loin de Rome, un des hauts lieux des Etrusques, qui demeure encore assez sauvage aujourd'hui, très boisé et peu agricole) avait pour seigneurs les Orsini, une branche de la vieille famille romaine du même nom.  Vicino Orsini, qui résidait à Bomarzo, fit réaliser en 1547 le "Jardin des monstres", également désigné comme "Bois sacré" ("Sacro Bosco"), en hommage à son épouse disparue Julia Farnese, à laquelle il était très attaché. Certains laissent toutefois entendre que ce n'était pas si simple. Je pourrai peut-être vous en dire davantage à une prochaine occasion.

   Parcours symbolique, initiatique, codé ? Difficile à dire aujourd'hui. On peut laisser vagabonder son imagination, on peut décider de ne pas prendre au sérieux ces "monstres" et de penser qu'en définitive ils pourraient bien avoir été conçus pour amuser les enfants, petits et grands. Qui sait ?



   Il y a tout de même une chapelle-mausolée pour "faire sérieux".


Mais cet ogre ("orco") est-il autre chose que la figuration gigantisée de peurs enfantines ?


   La "maison penchée" ne semble pas, même pour des hommes du XVIème siècle, pouvoir en apprendre beaucoup sur la gravitation universelle. Comment pourrait-ce être autre chose qu'un jeu surdimensionné ?

   Le "Parc des Monstres" évoque, bien sûr, les "jardins à fabriques" çà et là en Europe, dont l'un des exemples les plus notoires est bien sûr le Désert de Retz, à Chambourcy, près de Paris. Je dois dire cependant que j'ai été un peu déçu. On ne peut pas manquer de se poser des questions mais l'émotion n'est guère au rendez-vous. Les Jardins de la Villa d'Este, où tout est organisé et arrangé pour que l'esprit et les sens du visiteur, où qu'il aille, de quelque côté qu'il se tourne, baigne dans la beauté, les Jardins de la Villa d'Este sont loin. Sans doute le principal mérite des propriétaires du jardin est-il d'avoir su lui faire de la publicité. Nous apprécierons d'autant plus intensément les jardins plus élaborés, richement aménagés, dont on a des exemples en maints endroits d'Italie, et dans la Tuscia aussi (le jardin de la Villa Lante à Bagnaia, par exemple, non loin d'ici et dont je reparlerai).


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